le roman de fauvel

Le roman de Fauvel, qui date du début du 14ème siècle (dans les années 1310), conte l’histoire d’un cheval, symbole de fausseté,  qui s’approprie la maison de son maître et que tous viennent « torchier ».   Cette oeuvre satirique admoneste l’Eglise et le pouvoir politique. C’est un long poème de plus de 3000 vers largement mis en musique (on peut télécharger la version commentée d’Arthur Langfors là.

explicitredLe manuscrit  146 conservé à la Bibliothèque Nationale recèle un étonnant « explicit » (déclaration du scribe en fin d’ouvrage) dont les derniers mots sont : J’ai sef, il est temps que je boive, suivi de portées musicales aux paroles sans ambigüité.

Le Mercure Musical du 15-VII-1906 en a publié la transcription sous la plume de Pierre Aubry.

trans1red trans2red trans3red Voici des interprétations que l’on peut apprécier en ligne,

celle-ci par Court and Country at St Cecilia at the Tower

en voilà une autre très dansante (à Berlin en 2006)

Voir aussi l’enregistrement par la Boston Camerata de Joël Cohen (apex 1995)

Buvons ma commère etc. (le Manuscrit de Bayeux)

Nous parlions récemment de ce manuscrit dit de Bayeux à propos de la chanson gentils galants.  Il en comporte plus de cent, qui furent rassemblées au début du 16ème siècle pour le prince Charles de Bourbon, apprend-on. Sans mention d’auteur, certaines seraient d’Olivier Basselin.

Quelques unes nous intéressent bigrement. Ainsi buvons ma commère, mais aussi bon vin je ne te puis laisser et buvons fort jusqu’au bort.

Bevons ma commère , le chant 15 du manuscrit, est d’auteur inconnu ;  il évoque le dit des trois dames de Paris qui  vont au cabaret et s’enivrent jusqu’à plus soif dont nous avons déjà parlé,et dont on peut trouver une relation détaillée sur le blog monparismédiéval.

Voici la transcription de la chanson (paroles et musique),  par M.Théodore Gerold en 1921bevonsOn le voit, on reste un peu sur sa faim, il devait y avoir bien plus de couplets si l’on se réfère à l’histoire des trois dames, qui finissent dévêtues dans le caniveau…

Bevons ma commère, nous ne buvons point….

Ilz estoient trois dames d’acord et d’apoint,
Disant l’ung à I’aultre Nous ne bevons point,

Il y vint ung rustre tout en beau pourpoint,
Pour servir les dames tres bien et à point.

Se dirent les dames: « Vecy bien à point;
Faison bonne chere, ne nous faignons point.

Le mignon commence, il ne tarda point.
De servir s’avance tout â leur bon point.

De chanter s’avance en doulx contrepoint,
Et en grant plaisance vint fraper au point.
.
Des maris doubtance nous n’en avons point.
D’eux n’airons grevance, car ils n’y sont point.

Voici la version de l’ensemble Insula Magica de Novosibirsk

et celle des Menestreux de la Branche Rouge

et celle du groupe normand Sélune

voici d’autres paroles (rapportées par Achille Millien – Chants et chansons populaires, vol. III page 34 – 1910)
Nos homm’ sont aux vignes,
Qui, qui, qui, qui, qui,
Nos homm’ sont aux vignes,
Qui travaillent bien...
Boivent la piquette,
Et nous, nous, nous, nous, nous,
Boivent la piquette,
Et nous le bon vin.

 

Bon vin je ne te puis laisser

Voici encore une chanson du fameux manuscrit de Bayeux, la 43ème.

bonvinjenetepuislaisserElle est attribuée à Olivier Basselin et date donc du 15ème siècle ; le texte figure dans l’anthologie publiée en 1821 par Louis Du Bois où l’on trouvera bien d’autres poésies bachiques du maître de Vire.

Bon vin, je ne te puis laisser, je t’ai m’amour donnée, Anne (enne) hauvoy !

Souvent m’a fait la soif passer, bon vin je ne puis te laisser, ni soir ni matine…

Tu es plaisant à l’emboucher, j’aime tant ta vinée…

Je prends plaisir à te verser … tout au long de l’année.

Sous la table m’a fait coucher, maintes fois cette année..

Et si m’a fait dormir, ronfler … toute nuit à nuitée.

Et ma robe à deux dés jouer, chanter mainte journée…

A la maison d’un tavernier, passer ma destinée…

Ca se comprend assez bien. hauvoy ! est une exclamation où d’aucuns  reconnaissent l’évoé ou évohé des bacchantes.  et Anne ou Enne une « particule affirmative » (godefroy) signifiant certes, par ma foi….

Le groupe la Maurache en a fait un enregistrement en 1993, disponible sur deezer

Voici une video en ligne

 

le retour de Bacchus (églogue)

Voici un petit poème « pastoral », un « églogue », découvert dans un recueil de poésies françaises des 15ème et 16ème siècle réunies et annotées par Anatole de Montaiglon, publié en 1855.

couvIl fut composé au 16ème siècle par un certain Calvi de la Fontaine, connu comme parisien, traducteur de Filipo de Beroalde, dans la « bibliothèque francoise de Lacroix du Maine »

Dans un premier tableau nous voyons converser deux vignerons, Colinot de Beau(l)ne et Jacquinot d’Orléans.

incipitLe vin aidant, voici Jacquinot

charlotte1en grand émoi…

charlotte2Ils parlent des femmes bien sûr, auxquelles il est » fol de bailler vigneron gris« … « trop vieillard, qui n’est digne de son gent corps« , car « lier on ne doit point de vieux cerceaux une neuve futaille » et « le bon tranchant de la serpe qui taille faut emmancher de bois de même taille« .

Mais ils laissent vite le volage Cupido car du retour de Bacchus dont ils sont les suppôts « faut deviser« .

Cela tombe bien, « ces jours passés Bacchus délibéra du ciel faire départ pour venir voir » … « tous les suppots de sa terrestre part ».

cesjourspasses2C’est à Beaune « cher vignoble par lui chéri sur tous » qu’il descend « premièrement« . Mais ce qu’il voit (« deux vignerons se battre à main senestre » pour une serpe) le met « en telle ire et courroux » qu’il « n’y fait entrée »  et repart aussitôt vers d’autres destinations : Orléans,  Aunis,  Grave et Bordelais, pays Senonois, Anjou, Ay, Auxerrois, Irancy, Noisy, Montreuil, Meudon en Meudonnois, Suresnes, Sèvres, Auteuil, Saint-Cloud, Issy

(le parisien Calvi de la Fontaine connait bien les vignobles proches de sa ville; dans la bataille des vins, trois siècles plus tôt, les vins cités sont ceux de Montmorency, Argenteuil, Deuil, Etampes…)

…partout ce ne sont qu »horribles noises » entre gens « plus adonnés aux martiaux ouvrages qu’à labourer la vigne à saoul ou jeun » ; ici pour qui boirait le premier un godet de vin nouveau, là pour un raisin, là encore pour un tonneau

« Par quoi il part de la Terre comme un dieu dépité, en ire si très grande qu’il entreprit de les détruire en commun »

Il supplie Jupiter de le venger, lequel pour l’exaucer convoque les quatre vents hivernaux :

« Sors Boreas de ta carrière bise ;
laisse ton trou vent gelé de galerne ;
laisse ton creux télébreux, vent de bise ;
froid Vulturnus, délaisse ta caverne« 

« gelez, gelez, car je qui tout gouverne le veut ainsi… »

Le résultat est catastrophique : » il n’y eut vignoble en nul pays qui ne fut, las ! lors perdu et foullé« .

Devant le « si soudain meschef » (malheur) les vignerons « se vont tapir dessous leurs vertes treilles / ne parlant plus de flacons ni bouteilles »

Ils prient Bacchus, mais celui-ci « n’en fait pas grand compte, car sa fureur n’est pas encore éteinte« . Jupiter, « plein de bénignité« , le raisonne : « temps est que ton courroux vers tes suppots s’efface » … « donc vers eux en terre t’en iras; aussi afin que leur ennui se passe, de ta liqueur très bien les muniras »

Aussitot dit les « vignerons de tous endroits (re)connurent leur dieu Bacchus sur la terre baissé » (sinon « un tas de vignerons mauvais trop envinés, lesquels le méconnurent« )

« de tous pays et les vignes gentilles prirent si bien le sien retour à gré qu’en un moment devinrent très fertiles ; on ne vit point nuls ceps secs inutiles mais de raisins chargés si à foisonrendant liqueurs friandes et subtiles qu’il ne fut onc plus vineuse saison »

Et tout finit par des chansons et par des danses, avec Silène qui « gaies chansons à raisonner commence« , et nymphes, « faunes, sylvains et satires poilus vinrent courant à la danse« .

Et pour finir, cette métaphore un peu obscure, quoique…

tanierecreuseIllustrons cela  avec cette Bacchanale d’Auguste Lévêque (peintre belge 1866-1921)

AugusteLeveque-Bacchanale

 

le débat de la vigne et du laboureur

Ce débat-là eut lieu il y a 500 ans au bas mot. C’est un certain Guillot qui l’a « rapporté » .  Au 19ème siècele, Anatole de Montaiglon l’a mis en recueil parmi d’autres poésies françoises « morales, facétieuses, historiques » des XVème et XVIème siècles. On peut le lire en ligne là.

C’est un débat classique. Le laboureur reproche à la vigne la dureté des travaux et les aléas de la production. La vigne lui reproche son impiété et son inconstance. Et à la fin c’est la vigne qui gagne !

C’est le laboureur qui commence les hostilités :

« Viens ça, vieille torte, boiteuse…
Ton vin ne vaut pas la servoise…
Car il est de si mauvais goust…
Que c’est pur vers-jus de ton moust…
Tous les ans provigner te fault
Nettoyer et mettre echalatz
Tailler et lier et bas et hault
Tant que souventes fois suis las….

Sur quoi la vigne riposte :

Laboureur tu te plains à tort…
Se je porte du vin friant
Tu en bois autant qu’on t’en livre…
Quand tu en as trop beu tu jures…
Se Dieu te punit c’est rayson…
Se chargée suis de bon raisin
Bien meurs, doux et délicieux
Tu en feras plusieurs bons vins
Plaisans, frians et savoureux

Et c’est elle qui aura le dernier mot :

Prendre fault le temps comme il vient
Sans en faire autre mention
Se quelqu’adversité survient
louons Dieu de bonne affection…

Dans le même recueil on trouve cette curieuse recette pour guérir les ivrognes  :

Se pour trop boire le lendemain
Vous tremble teste bras ou main
Avoir vous fault sans contredit
Du poil du chien qui vous mordit

On y trouve aussi le Serment fort joyeux de saint Raisin, qui reprend à sa façon la prescription de Caton :

Hoc bibe quot possis, Si vivere sanus tu vis

(Bois ce que tu peux, si tu veux vivre en bonne santé ; toute l’ambigüité est dans ce « peux » , qui peut vouloir dire ce « ce que tu peux supporter » -sans doute le sens qu’y met Caton, mais « bois tant que tu peux à planté » c’est à dire à satiété, « plenty » dirait-on en anglais, pour l’auteur de ce serment fort joyeux). Et il précise :

On ne fera ja grande chere / Qui n’aura de vin grant rivière…

Premierement beuvez matin / contre colle, contre frimatz

Boire au matin fait clère voix

Et de mettre à contribution Nostre Seigneur (Buvez du vin tous du meilleur/ ainsi que fit Nostre Seigneur), Saint-Martin (à laquelle feste on boict vin) et la doulce Vierge honneste (qu’elle vueille encore prier/ que vin nous veuille envoyer/ a grande largesse d’habondance/ par tout le royzume de France)

Dans un autre volume l’églogue sur le retour de Bacchus, de Calvi de La Fontaine, nous conte une dramatique histoire. Nous la rapporterons quelque jour.

Sur la route

desnosparderooNous avions rassemblé, il y a quelques années, des poèmes de Robert Desnos, en voici un que nous avions omis, indiqué par l’ami Etienne. Il a toute sa place dans la collection du bon clos.

Sur la route parfois on rencontre des vignes
Dont les raisins mûris sont à portée de main
Qu’ils sont bons ! Et partons où serons-nous demain ?
Car la feuille ressemble à la main par les lignes.
 

Mais chérissons le vin où se lisent les signes
Sacrés de la jeunesse et des désirs humains
Le verre est bu, partons reprenons le chemin
Qui naît au chant du coq et meurt au chant du cygne
 

Il reste cependant l’empreinte de nos verres
Sur la nappe tracée. Aux mains des lavandières
La tache partira bientôt au fil de l’eau.
 

Ainsi vont les serments belle fille qui chantes
Pour trinquer à plaisir en l’honneur des méchantes
Remplissez notre verre aux bondes des tonneaux

faire chabrot

Bien des amateurs de vin sacrifient à cette tradition, qui consiste à finir sa soupe en y rajoutant du vin, et en portant l’écuelle à la bouche généralement.

C’est une coutume du Sud de la France, on  dit  « fa chabrou » en occitan, chabrol, et encore  faire godaille en Charente, nous apprend expressio.fr. Le terme serait apparenté à chevreau (chabro) sans qu’on comprenne bien pourquoi… (Champoreau – cité dans la Passion de Joseph Pasquier, de Georges Duhamel se dit plutôt pour un mélange café alcool).

C’est une pratique fortement corrélée au port du béret ou de la casquette semble-t-il, comme on peut voir ci-dessous (en Corrèze, Ardèche, Baronnies, Cévennes et Hautes Alpes et Haute Provence).

chabrocorreze Chabrotardeche Chabrotbaronnies Chabrotcevennes Chabrothautesalpes Chabrothteprovence« Faire chabrot garde le ventre chaud« , dit-on aussi.  C’est ce qui est proclamé sur le blog du dessinateur Anthony Pascal, les dentus, qui en a dessiné toute une série (de dentus) faisant chabrot.

Les Dentus font chabrot - 01L’écrivain Paul Fournel, évoquant son grand-père, a écrit un joli poème sur ce thème (publié dans Le Bel Appétit). Gastronome, amateur de vin, Oulipien, cycliste, il a toutes qualités pour entrer dans la galerie du Bon Clos. Bienvenue !

fournel

IMG_2205Et le groupe limouso-auvergnat Icoranda limouso-auvergnat en a fait un morceau, publié dans son album « des Monédières au Mont Dore ». En voici un extrait.

Des_Monedieres_au_Mont_Dore