Au château d’Ecouen

Dans cette petite ville située au nord de Paris, sur une butte, se dresse ce château qui date de la Renaissance et qui héberge le Musée National de la Renaissance. Il fut construit dans les années 1540-50 par le connétable Anne de Montmorency, esthète, mécène et grand collectionneur.

On y trouve une collection respectable de tapisseries. Celle intitulée « le dîner du général« , en laine et soie, mesure plus de 4m sur 8m et date du milieu du 16ème siècle. Elle provient de l’atelier du bruxellois Jehan Baudouyn, d’après des dessins de Giulio Romano. Elle représente une belle tablée servie en plein air.

Il est plaisant d’y voir les serveurs remplissant les verres

et les convives les levant…

ou réclamant qu’on les remplît…

A propos de verres, le musée en présente toute une collection.

ces flûtes sont des flandres et des pays-bas

En voici d’autres, accompagnées de verres tout aussi splendides

des hanaps et des grands verres…

représentant des animaux fabuleux…

Cette coupe aux armes d’Anne de Bretagne vient de Venise et date du tout début du 16ème siècle.

Il y a aussi des coupes et chopes métalliques ouvragées…

et quelques belles flasques.

Voici une superbe assiette en verre peint à froid en provenance de Venise, qui représente la naissance de Bacchus.

Et pour terminer cette assiette d’une série des mois de l’année :

le mois de septembre…( émail sur cuivre, Jean II Pénicaud, Limoges, milieu 16ème siècle).

les émeutes du vin

La mémoire collective souvient de la révolte des viticulteurs du Midi, en 1907, victimes de la surproduction et de la baisse des cours, et immortalisée par les héroïques soldats du 17ème régiment d’infanterie qui refusèrent de tirer sur la foule.

Elle a moins retenu celle des « cossiers« , ces vignerons champenois qui reprochaient (les marnais) aux grandes maisons de champagne de s’approvisionner en raisin hors de la zone d’appellation, ou qui souhaitaient (les aubois) y avoir accès.

Gaston Couté a chanté ces luttes : Le beau geste du sous-préfetCantique à l’usage des vignerons champenois,  Ces choses-là, Au Vigneron Champenois, le Nouveau crédo du paysan, parus dans le journal anarchiste La Guerre Sociale. On ne s’étonnera pas de la tonalité révolutionnaire de ces chansons !

Aujourd’hui, voilà c’ qui s’ pass’ dans la Marne 
D’après les dernièr’s nouvell’s des journaux : 
Au sac des celliers la foule s’acharne 
Brisant les bouteill’s, crevant les tonneaux ; 
Les ruisseaux débord’nt de flots de champagne 
Et les vign’s avec leurs grands échalas 
Sont comm’ des bûchers au cœur des campagnes…
 

On peut trouver les paroles de ces chansons sur le site de Mediapart.

Bon paysan dont la sueur féconde 
Les sillons clairs où se forment le vin 
Et le pain blanc qui doit nourrir le monde, 
En travaillant, je dois crever de faim ; 
Le doux soleil, de son or salutaire, 
Gonfle la grappe et les épis tremblants ; 
Par devant tous les trésors de la terre, 
Je dois crever de faim en travaillant ! 

Bien moins connues sont les émeutes qui étaient l’ordinaire d’un Ancien Régime où les « taillables et corvéables à merci » ne baissaient pas toujours la tête devant les « commis des fermes » et représentants de l’autorité. Des chercheurs ont eu la bonne idée de mettre en ligne une base de données des ces révoltes ordinaires, Hiscod (Historical Social Conflict Database). Le Bon Clos en a sélectionné quelques unes…

Ainsi à Clamart le 5 octobre 1749

« 7 ou 8 particuliers dans les bois s’enfuient à l’approche du garde de la Varenne du Louvre. Celui-ci dans le village est poursuivi par 60 individus menaçants. »

et à Auvers sur Oise le 22 janvier 1752

« Trois commis aux Aides qui surprennent un vigneron vendant à  »Muchepot » sont assaillis par six  »particuliers » et d’autres encore. Ils se sauvent dans la nuit, menacés par des groupes  »ameutez », criant  »tue, tue ces bougres là ». »

Sur 10 000 faits relatés, quelques 200 sont relatifs au vin, ce sont la plupart du temps des actes de résistance aux contrôles et à la levée des taxes. Les archers, commis des fermes et représentants de l’autorité se voient pourchassés, parfois même occis, par une « populace » furieuse.

Émeute à Lyon en avril 1669

« Soulèvement de femmes (500 à 600) de La Croix Rousse. Elles repoussent les archers placés aux portes par les fermiers des aides pour empêcher l’entrée du vin en bouteilles. L’une d’elles agite une feuille de papier blanc au bout d’un bâton en guise de drapeau. Tambour. Les archers ont tiré sur la foule qui les a poursuivis jusqu’au corps de garde. »

Émeute à Ancenis le 2 octobre 1724

« Vente clandestine de vin. Trois cordonniers transportant du vin sont appréhendés. Émeute. Dans cette  »populace en furie », les commis reconnaissent un tailleur d’habits, un potier d’étain, un marchand. »

Émeute à Laval-Pradel le 15 août 1755

 »Les commis [de l’équivalent] sont insultés dans toutes les villes et lieux de la province, à tel point que la plupart ne peuvent point faire leurs fonctions, à cause des émotions populaires qui se forment à la première venue des employés, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois, en divers lieux de la province », dit le fermier général de l’équivalent à propos de la présente affaire. Le 15 août, jour de fête balladoire à Laval, deux commis d’Alais qui faisaient leur fonction passent, à l’Habitarelle, devant la maison d’Arbousset, fermier de Mr Delouze de Troilhas. Ils y trouvent un grand nombre de buveurs, devant la maison, dans la basse-cour et à l’intérieur (60 rien qu’à l’intérieur). Arbousset dit vendre du vin de son cru, mais refuse de montrer son bail de fermage. Les commis veulent saisir trois tonneaux dans sa cave. Dehors  »rumeur séditieuse », signes et invectives contre les commis. Arbousset saute sur l’un des commis, à coups de poings, et excite les buveurs contre eux. Armés de barres et de bâtons, les buveurs désarment les commis et les frappent, après avoir fermé les portes de la basse-cour. Un des commis est blessé à la tête. Les violences continuent jusqu’à ce que les commis crient  »mercy ». On les laisse alors partir. Le cabaretier d’occasion prétend qu’il n’y a eu aucune violence : seul le commis a tiré son épée. Pourtant le verbal du chirurgien décrit trois grosses plaies sur la tête… »

Mais il y aussi des fêtes sauvages, comme à Castellane le 18 août 1726

« Paroisse du diocèse de Senez. Selon Achard Dictionnaire de la Provence et du Comté-Venaissin. . , les habitants  »aiment bien le vin et le jeu ». Dès le samedi soir 17 août, tapage de la jeunesse, en dépit des interdits : on danse avec éclat, même sous les fenêtres du curé autour de la chapelle. Le dimanche 18, coups de fusils, tambour,  »hurlements folastres ». En dépit de l’intervention du curé et du consul, cela continue. L’après-midi, les jeunes gens se répandent autour de l’église. Vêpres pertubées par ces  »libertins ».  »Dans les divers tours et retours auprès de l’église, un des danseurs y entra en dansant et prenant l’aspersoir bien trempé dans l’eau sainte, en asperge avec bouffonerie tous les danseurs, comme faisaient autrefois les païens dans leurs fêtes baccanales ». Les habitants proclament que  »ni curé ni évêque ne les empêcheroient jamais de danser ses jours-là…  ». Selon la requête du procureur du roi de Castellane au lieutenant criminel, cet attroupement a été concerté par  »un complot de révolte contre l’église ». Tapage dès le samedi à l’entrée de la nuit, puis le dimanche de grand matin et encore après vêpres. Tumulte. Insolences. »

ou encore à Franconville le 26 janvier 1777

« Cinq commis des aides entrent dans une maison où on chante et boit du vin rouge. Ils verbalisent. Se font insulter. Coups, violences. Les femmes appellent à la fenêtre : au feu ! Au voleur ! Rébellion ouverte, affluence, tocsin. Les commis s’enfuient. »

ou à Saint-Jean-sur-Reyssouze le 24 juin 1779, où manifestement il y avait de l’eau dans le gaz au sein des autorités.

« La bailli de justice de cette  »terre » veut empêcher de danser et de donner à boire dans les cabarets. Il est bousculé par la foule, et les 4 cavaliers de maréchaussée présents sur les lieux refusent  »avec dérisions » de lui prêter main forte. L’autorité mise en cause en celle de la seigneurie de Bagé (marquisat). Noter que l’on conteste ici l’autorité des gardes de la terre, dont on condamne les violences. Le dimanche 4 juillet 1779 à la sortie de la messe, il semble que 2 cavaliers de la maréchaussée auraient, après une enquête sommaire, verbalisé contre les gardes. Le 25 juillet [?] dans la paroisse de Bereziat, même marquisat, les cavaliers auraient toléré le débit de vin jour et nuit. »

Nantes et sa région semblent particulièrement remuants, les commis n’osent plus se risquer dans certains quartiers.

Émeute à Nantes le 27 mai 1728

« Visite de contrôle des commis chez une lingère du quartier du Marchix qui vendait clandestinement du vin. Intervention des gens du quartier : portefaix, garçon tailleur, jardinier. Les soldats appelés à la rescousse sont eux-mêmes agressés violemment. Les personnes arrêtées sont toutes de la même famille. L’émotion est telle que deux détachements de soldats doivent intervenir. Les commis estiment ne plus pouvoir aller au Marchix (faubourg de Nantes)  »attendu les rébellions et attroupements continuels qui s’y commettent, sans risquer leur vie. »

Émeute à Nantes le 26 juin 1743

« Un homme portant des bouteilles de vin est appréhendé. Soulèvement du quartier de Biesse. La  »populace » est encouragée par les bourgeois. Les commis assaillis cherchent refuge chez une marchande de toile qui les repousse les traitant de gueux, fripons, misérables et coquins de maltôtiers et criant à la populace : il faut assommer ces coquins là. »

La justice ne donne pas toujours raison aux commis…

Émeute à Nantes le 9 avril 1787

« Après l’émeute du 8 avril, les commis retourne à la [?] de la Madeleine. Là, ils remarquent que des gens dansent et boivent du vin. En réponse à leur interrogatoire, le quartier se rassemble et les agresse. Les commis réussissent à se sauver mais ils sont poursuivis. L’émeute devient générale, on va jusqu’à échanger des coups de feu. Les commis réfugiés dans leur bureau doivent être protégés par la maréchaussée. L’émeute a lieu le jour de Pâques. Il s’agit là de l’affaire la plus importante. À l’issue d’une longue procédure, les commis sont condamnés à payer de lourdes amendes aux blessé et aux médecins : au total près de 6000 £. D’autre part, il est enjoint aux commis de se  »comporter à l’avenir avec sagesse et circonspection dans l’exercice de leur état, inhibition et défense leur est faite de porter des armes à feu, si ce n’est dans le seul cas de l’article 79 du bail des Devoirs comme aussi de causer et occasionner de quelque manière que ce soit des troubles et des émotions parmi les citoyens et de commettre aucun excès vis à vis d’eux ». »

L’ami Jean Edern avait-il eu vent de cette chasse aux gabelous au château de la Boixière le 9 juin 1675 à Briec ?

« 700 à 800 hommes des paroisses voisines se rendent à Briec et obligent 2 recteurs à marcher avec eux sur le châteaude la Boixière, à la recherche des gabeleurs. Ils recherchent aussi le Sr de Keranstret, seigneur du lieu et d’autres notables. Menaces de feu. Le soir, dans le bourg, nouvelles menaces contre les gabeleurs. Vin bu, écuries brûlées, idem grange, pillage. Tocsin à Quéménéven. »

A ce petit jeu, ce ne sont pas toujours les mêmes qui perdent et les peines pour les émeutiers peuvent être lourdes : amendes, prison, mise au carcan, fouet, bannissement, potence…

Des poètes turcs

Merci à France Culture, et à sa série « Buvons ensemble, histoires d’alcool », que l’on pouvait écouter ces jours-ci. Grâce à l’épisode consacré à l’empire ottoman, nous avons découvert le poète Nefʿī.

Nef’î vivait au 17ème siècle. Son hymne au sultan (Anthologie de la poésie turque, p 66) évoque les coupes qui se vident et les danseurs grisés de vin et d’harmonie. Il est vrai que Mourad IV était amateur d’alcool.

Le Sultan Murat IV verre en main

« La saison des roses, c’est celle de l’ivresse,
La fête des amours, temps fastes, temps bénis,
Où les coupes vidées se suivent… Les danseurs
Virevoltent grisés de vin et d’harmonie.
O état enviable, le grand Cheikh lui-même,
Coupable d’excès mériterait clémence.
Peut-on donc blâmer le gueux, la pécheresse,
De ne pas, incivils, repousser l’échanson ?
En amour, potentat, mais du vin esclave,
Seul, pour vanter mon maître je prends ma plume en main…
« 

Hélas pour Nef’î, qui attaquait son grand vizir avec véhémence, le sultan le fera exécuter.

Voici aussi son explicite hymne au vin (Anthologie de la poésie turque, p 67)

« Coupe bleutée, d’élixir rubis remplie, salut,
Que la voûte sans pilier [le ciel] déchiffre en toi le monde…
…..
Salut à toi, ô inséparable compagnon
Du jeune et du vieux et de l’échanson.
….
Compagnon de l’âme, vainqueur des tristesses,
Tu vaux plus que la vie, tu en es source même !
Non nul objet d’amour ne peut ravir autant,
Nulle part l’homme n’y peut glaner autant de joie ! »



On le retrouvera , ainsi que quelques autres qui attestent la présence du vin au moins dans l’imaginaire, dans l‘Anthologie publiée par Nimet Arzik et disponible en ligne.

Ainsi Yunus Enre vivait au 13ème siècle. Poète mystique d’origine paysanne, il aurait lancé à son instituteur avant de quitter les bancs de l’école pour s’inscrire à celle de la vie : Je te pardonne, ô créature, A cause de ton Créateur.

Il écrivit « le vin qu’il faut tirer et boire« 

Veux-tu convoler en noces? Convole! 
Veux-tu hériterde quelqu’un,hérite!
Veux-tu discourir?…Mais que les anges
Envient ta parole superbe!

Veux-tu voler?…Eh bien vole!
Ou te tapir dans un coin!…Fais-le!

Veux-tu tirer d’un vin et boire ?
Bois vin qui te grisera sans fin!

Veux-tu être amoureux? Sois-le.
Trouver l’élue de ton cœur? Trouve-la!
Mais brûle de fol amour au point
De ne ressentir autre brûlure!

Yunus,cesse donc de t’agiter.
J’entends où tu veux en venir:
Veux-tu avoir ton successeur?
..Soit, Mais qu’il n’ait son pareil au monde!..
.

Fuzuli, de son vrai nom Mehmed, vivait à Bagdad au 16ème siècle. C’est le plus grand poète de l’amour, nous dit-on. Son nom de plume signifie l’inutile.

Dans son poème « Désepoir« , il aligne les peines et les disgrâces, avec ces vers énigmatiques :

Le désir?…Qu’épreuve ajoutée à l’épreuve… 
Gouttelettes de vin pur, les coupes se suivent..

Tout but,résonnant comme grelots aigrelets.
Le vouloir?…Sentiers pleins de creux et de bosses.

Le corps? Promène ses membres disloqués
Tel gouffre Est cemonde…
O pauvres de nous sans guide!

Pour François Georgeon, directeur de recherche émérite au CNRS (laboratoire CETOBaC, Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques) interrogé sur France Culture, le vin, bien qu’interdit aux musulmans, a toujours eu sa place dans l’Empire ottoman où résidaient chrétiens et juifs.

Historiquement, on assiste à une alternance de prohibition et de tolérance, l’Etat étant en tension entre le respect de la loi religieuse et son intérêt financier (les levées de taxes).

À l’époque classique ottomane on a ainsi le choix entre le vin, la boza (fermentée à base de millet ou d’orge), et le raki (« sueur de l’alambic » pour les arabes) de faible importance.

Au 19ème siècle, avec le développement de la classe moyenne, boire fait partie de la modernité, le raki devenant boisson nationale à la fin du 19ème, avec une grande liberté de consommation du temps de Kemal et jusqu’à l’’arrivée récente d’ Erdogan et des conservateurs au pouvoir…

Une pinte de vin ou une poignée de main

chez Ramponneau, cabaret parisien

Quelle différence dans la France moderne (16ème-18ème siècle)? se demandait Matthieu Lecoutre lors de sa conférence donnée en ligne pour la Cité du Vin de Bordeaux, ce dernier mardi 4 mai.

Cet historien de l’alimentation, professeur en khâgne et membre du laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes, s’est intéressé à l’attitude vis à vis de l’ivresse dans la société française. Il a publié notamment en 2017 « le goût de l’ivresse » (boire en France depuis le Moyen Age) et un atlas historique du vin en France (préfacé parJ.R.Pitte).

Il a constaté que sous l’Ancien Régime celle-ci n’est guère réprimée et plutôt acceptée.

Certes s’enivrer est un péché pour l’Eglise, et l’ivresse publique est un délit condamné par un édit de 1536 sous François 1er, réprimé par la prison, le fouet voire l’essorillage (coupage des oreilles).

Mais le vin est une boisson couramment utilisée: on compte 72 litres/an par habitant au 16ème siècle, 150 à Paris et 200 à Lyon au 18ème, et jusqu’à 430 litres pour le cidre et le poiré à Caen ! (on n’en compte plus que 40/an aujourd’hui).

Boire de l’eau, surtout en ville ne coule pas de source. Le vin est recommandé pour rendre l’eau potable, voire en excès une fois le mois pour éveiller un estomac paresseux et le garder de s’engourdir (Montaigne citant le médecin parisien Silvius).

De même au 18ème le chevalier de Jaucourt, dans l’article « vin » de l’Encyclopédie, « lorsque la santé parait languir, il est bon de la réveiller un peu et une légère yvresse produit admirablement bien cet effet« 

Ils ne font en cela que suivre les anciens (Hippocrate, Dioscoride, Avicenne).

La culture populaire s’amuse du débat entre partisans de l’eau et du vin.

Ci-dessous, « le médecin d’eau douce » et « soigner par le vin fait merveille »,

Jacques Lagniet, recueil des plus illustres proverbes, 1663

Au 16ème siècle le néoplatonisme propose de réunir Jésus et Bacchus, car « pouvoir a [le vin] d’emplir l’âme de toute vérité, tout savoir et philosophie » « en vin est vérité cachée« . (Rabelais, 5ème livre 1564). C’est l’enivrement créatif qui inspirera de nombreux auteurs des 17-18èmes, les « inspirés de la gourde » de Diderot.

Le comique d’enivrement, pratiqué par des bateleurs comme Gros-Guillaume, Tabarin, est une autre forme de complaisance.

Le vin est aussi une arme utilisée politiquement, avec ces fontaines offertes au peuple à l’occasion de grands événements.

Fontaines de vin offertes aux Lyonnais pour l’entrée de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, le 11 décembre 1622

Le baron d’Holbach pointe d’ailleurs que l’intempérance du peuple est regardée comme un bien pour l’état, en raison des droits que le gouvernement lève sur les boissons (la morale universelle, 1776).

Jean-Jacque Rousseau défend les buveurs : « Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fideles, braves & honnêtes gens, à leur défaut près. »

La Bruyere note en 1688 que l’on recherche plutôt la compagnie d’un buveur buvant cul-sec (« me l’amènerez vous ? »), plutôt que celle d’un homme de vertu (« qu’il la garde! »). Et Albert-Henri de Sallengre publie en 1715 l’Eloge de l’ivresse, qui la prône « en bonne compagnie » et de façon festive et communielle. Il fait suite à l’incroyable discours de l’ivresse et de l’ivrognerie publié parJean Mousin en 1612.

Ce tableau de Nicolas Lancret commandé par Louis XV pour décorer une salle à manger, où 23 bouteilles sont au sol, vidées par huit convives, et où tout le monde s’amuse, est évocateur des usages et plaisirs de l’époque.

le déjeuner de jambon, Nicolas Lancret, 1735 au musée de Chantilly

Savoureuse aussi est cette description par madame de Sévigné de la liesse de en Bretagne après un don du Roi. « Toute la Bretagne était ivre ce jour là« … (Après lecture de la lettre du Roi) » Il s’est élevé un cri jusqu’au ciel de Vive Le Roi et puis l’on s’est mis à boire, mais boire ! Dieu sait !« 

En conclusion, pour Matthieu Lecoutre, l’hostilité affichée à l’ivresse n’est qu’une posture qui perdure 300 ans.

— Bonus pour les amateurs de chansons à boire, cette thèse soutenue par Robin Bourcerie découverte en « googlant M.Lecoutre qui était dans le jury : De la chanson à l’air à boire : histoire d’une pratique musicale singulière au XVIIe siècle.

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03223765/document

Un pavé de 400 pages, plein de chansons et d’analyses passionnantes. Bonne lecture !

Le banquet des grecs

C’est le titre d’une conférence proposée en ligne par la Cité du Vin, en complément de l’exposition « Boire avec les dieux » à voir à Bordeaux « dès que possible » et en tout cas avant le 29 août 2021 !

C’est François Lissarague, professeur émérite, spécialiste du monde antique et de ses représentations, que nous avons pu écouter et voir présenter objets et images.

Il a d’abord rappelé les termes du sujet : δαίς (dais), le repas, le partage des viandes ; ξενία (xenía), l’hospitalité ; et συμπόσιονsymposion, le « boire ensemble », généralement après le repas, en position allongée.

scène mythologique de symposion, sur un cratère corinthien (-590)

Le mot banquet est bien plus tardif (15ème siècle), il vient de l’italien banchetto, repas pris alors assis sur des bancs. mais c’est par ce mot qu’on traduit classiquement symposion (cf celui de Platon).

Les vases, coupes, etc. qui nous sont parvenus permettent de comprendre comment se déroulaient ces symposion.

On boit le vin additionné d’eau, d’herbes et d’épices dans un cratère. Les buveurs commencent par des libations aux dieux, puis s’allongent sur des lits et sont servis dans des coupes sur des tables à trois pieds.

Cette reconstitution archéologique permet de visualiser la scène, au nombre de pieds des table.

Sur cette Pyxis (boite à trois pieds), sont représentés les trois moments du symposion : la procession menant l’animal à l’autel,

le symposion proprement dit, et des danseurs faisant la fête (le temps du komos).

Cette vitrine rassemble les différents contenants

Les cratères de grande capacité (10-15 litres) servent à mélanger le vin à l’eau et aux ingrédients ; des cruches permettent d’y puiser et servent à remplir les coupes dans lesquelles on boit.

sur cette coupe sont représentés les différents contenants, associés aux instruments de musique
un échanson puisant dans le cratère pour servir la coupe

Des femmes considérées comme « accessoires » pour l’amour, la musique… viennent participer aux festivités

Le jeu du kottabos est populaire au 5ème siècle. Il vise à envoyer des gouttes de vin de la coupe sur un objet.

on se sert de la coupe comme d’une chistera
un joueur habile fera tomber l’oiseau perché sur le trépied
la musique (ci-dessus une lyre et un aulos -flûte double) accompagne les chants (la main sur la tête désigne le chanteur)

Une autre coutume consiste à faire circuler un rameau de chanteur en chanteur reprenant la même chanson

Le vin peut être rafraichi dans des récipients ingénieux à deux compartiments.

En arrière plan, les mythiques satyres sont représentés remplissant les cratères, s’y abreuvant, plongeant dedans, en grande excitation

Cette coupe les présente en pleine activité viti-vinicole.

On terminera en beauté avec cette grande coupe d’une belle couleur rouge corail représentant Bacchus banquetant sur un bateau, où une vigne a poussé autour du mât, après qu’il a défait et transformé en dauphins les pirates venus l’enlever.

Tout ça est passionnant. Vivement l’expo !

Gonzalo de Berceo et la multiplication du vin

Ce poète du 13ème siècle, moine de son état dans la Rioja, est célébré pour son intérêt supposé pour le vin, illustré par le quatrain suivant dans sa Vida de Santo Domingo de Silos », c1236 (España).

C’est l’un des premiers à avoir écrit en « roman paladino », l’espagnol ancien.

Quiero fer una prosa en román paladino
en qual suele el pueblo fablar con so vecino,
ca non so tan letrado por fer otro latino,

bien valdrá, como creo, un vaso de bon vino.

(Je veux écrire en roman paladin, la langue du peuple, car je ne suis pas assez lettré pour le faire en latin, ça me vaudra bien, je pense, un verre de vin !)

Il pratique la cuaderna via, genre poétique constitué de strophes de 4 alexandrins de 14 pieds, mais qui sonnent comme douze compte tenu des finales non accentuées, avec une rime unique dans chaque strophe.
Un village de la Rioja, et un domaine viticole, portent son nom.

Nicolás Asensio Jiménez, de la Fundación Ramón Menéndez Pidal, s’est intéressé à la présence du vin dans ses « vies de saints » (El vino en las vidas de santos de Gonzalo de Berceo). Dans la Vida de San Millán de la Cogolla, est présenté le miracle où San Millan donne à boire à une multitude un vin inépuisable.

244. End a poccos de dias que enfermos que sanos
Cadieron grandes ientes, pueblos muy sobeianos
Por veer al sancto omne e besarli las manos,
Por qui eran nomnados los montes cogollanos.

245. Fueron desent cuytados, ca façie grant calura,
Bebrien de buen grado vino de vinna madura,
El vasallo de Christo sedie en grant pressura,
E tenie poco vino, una chica mesura.

246. Padre de los mezquinos el varon esforzado
Firme por en las cueytas del Criador amado,
Mandó que se assentasen las ientes por el prado
Que lis diessen del vino que li avie sobrado.

247. Posaronse las gentes, adussieron el vino,
Cabrielo refez mientre en un chico varquino,
Mandó el omne bueno al so architriclino
Que non desamparase nin rico nin mezquino.

248.Bendiso él los vasos con la sue sancta mano,
Ministrólis el vino el so buen escançiano,
Non ovo grant ni chico nin enfermo nin sano
Que non tenie el vino delante sobeiano
.

…….

(Il faisait très chaud, les gens étaient venus de toute part voir le saint homme, qui ne disposait que d’une petite mesure de vin, mais il bénit les verres de sa sainte main et il n’y eut grand ni petit ni malade ni sain qui n’obtint du vin)

…….
252Esta vertud tan noble, esta gracia tan maña,
qe con tan poco vino fartó tan grand compaña,
issió de la montisia, sonó por la campaña,
dizién qe nunqua nasco tal omne en España.

Il est piquant de voir plus loin le bon moine Berceo se livrer à une opération de désinformation visant à réclamer plus de dons pour son monastère, prétendant que le comte Ferran Gonzalvez et toute sa suite avaient juré de donné en chaque saison trois « pipiones » (?)

461. El cuend Ferran Gonzalvez con todos sos varones
Con bispos e abbades, alcaldes e sayones
Pusieron e iuraron de dar todas sazones
A Sant Millan cada casa de dar tres pipiones.


466. Unas tierras dan vino, en otras dan dineros,
En aguna çevera, en alguntas carneros,
Fierro traen de Alaba e cunnos de azeros,
Quesos dan en ofrendas por todos los camberos.

Berceo argumente pendant une dizaine de strophes, pour constater finalement que si l’engagement était tenu les moines auraient du pain et du vin et ne seraient pas de tristes mendiants.

479. Si estos votos fuessen leal-mente enviados,
Estos santos preçiosos serien nuestros pagados,
Avriemos pan e vino, temporales temprados,
Non seriemos commo somos de tristiçia menguados.

On peut trouver le texte complet ici
La vie de San Millan (473-574) a été rapportée par San Braulio de Zaragoza (vers 640) ,

on trouvera le résumé en espagnol

Depuis les noces de Cana, la multiplication du vin est un thème récurrent dans la miracologie chrétienne : Le Père Angel Peña cite le cas de Sainte Thérèse de Jésus et celui du curé d’Ars…

Retour à Pompéi

Retourner à Pompéi, c’est ce que l’on peut faire pendant tout l’été au Grand Palais avec cette nouvelle expo qui permet de découvrir les trouvailles des dernières fouilles. Les moyens modernes sont mis en oeuvre pour revivre l’éruption de 79 et découvrir en grandeur réelle la ville, ses villas, ses tavernes, ses fresques, ses graffitis….

Nous en avons rapporté quelques images bachiques.

Ariane et Bacchus sont les sujets de cette mosaïque qui vient d’être extirpée de la gangue volcanique au pied d’une fontaine d’une maison jusque là inexplorée.

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Sur ces plaques faites de couches de verre camée bleu et blanc superposées, retrouvées dans le salon de la maison de Marcus Fabius Rufus, on retrouve le mêmes personnages.

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Mointenant quelques fresques comme ce Bacchus sur son char

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ou cette scène d’initiation dionysiaque dans la villa des mystères.

initiationdionysiaquevilladesmysteres

et la fameuse scène du bouc dégustant le raisin (voir aussi le léopard intéressé par le cratère sans doute empli de vin).

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Ce cratère en bronze était doré à l’origine. On y mixtait le vin à l’eau et à des épices avant de le consommer.

cratere

Voici aussi une belle scène de banquet.

banquet

En ligne on peut en savoir plus sur les coutumes romaines et l’art de la commissatio (cliquer en haut à droite dans la video pour accéder directement à la 2ème video : les banquets à Pompéi, l’art de boire du vin).

 

 

 

La bande de Clamart

Tout un chacun a entendu parlé de l’attentat du petit Clamart, auquel le général De Gaulle a échappé de justesse, mais qui se souvient de la bande de Clamart, des étrangleurs, qui sévissait dans les années 1875 ?

C’est dans un mari dans la serrure,  une opérette sans prétention créée en 1876, que l’on joue ces jours-ci au studio Marigny,  qu’elle est mentionnée à propos d’une assassine présumée.

Offenbach-Wachs

« Ce n’est pas un métier facile / Que notre métier d’assassin ! /
Souvent on se fait de la bile, / Et cela ne rapporte rien ! »

Il s’agissait d’une bande de cambrioleurs menée par le grand Georges et Auguste Thauvin, dit le Gandin. Elle était basée rue du chemin du moulin (à Clamart ?, il en existe une sur les hauts d’issy-les-moulineaux).

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Ecumant Paris et la banlieue, la bande a à son actif l’assassinant par étranglement de la veuve Rougier, rue de Vaugirard, en octobre 1874, et bien d’autres forfaits.

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On pourra en lire un récit passionnant dans le Petit Journal de l’époque, et notamment dans ses numéros des 12 (récit de l’arrestation), 13 (premières révélations), 14 (perquisition rue du chemin du moulin), 15 (suite des investigations), 16, 17, 18 (es aveux de Jean Maillot, dit le Jaune), 19 : arrestation de Jesus et du grand Pierre, et 31janvier 1875 (visite à Antony).

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Au procès dont on pourra lire le déroulement dans les numéros du 29 avril au 2 mai, les 3 principaux protagonistes seront condamnés à mort.

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Bonne lecture, ce Petit Journal !
On y trouvait aussi (20 janvier 1875) cette curieuse relation d’animaux ivrognes…

Des ânes à qui l’on fait boire du vin blanc pour les faire avancer, des chevaux de trait essoufflés qui carburent au rouge, un toutou amateur de kirsch, un roquet à qui on paye un bock, un coq buveur d’absinthe ! Qui sont les ivrognes, les bêtes ou bien les maîtres ?

 

Alan Seeger

Oncle du chanteur folk Pete Seeger, Alan était un poète américain qui s’engagea en 14 dans la Légion Etrangère et périt sur le front de la Somme.

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 « Qu’il soit bien compris que je n’ai pas pris les armes par haine des Allemands ou de l’Allemagne, mais par amour pour la France. »

livreleguiller

Il avait rendez-vous avec la mort, avait-il écrit dans un poème fameux.

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Il nous a laissé un hommage au Champagne, écrit en 1914-15, dont l’édition originale vient de faire parler d’elle après son acquisition par Pierre-Emmanuel Taittinger de la maison du même nom.

(Voila qui rappelle certaines paroles de Winston Churchill (« nous ne nous battons pas seulement pour la France, mais pour le champagne!))

In the glad revels, in the happy fêtes,
    When cheeks are flushed, and glasses gilt and pearled
With the sweet wine of France that concentrates
    The sunshine and the beauty of the world,
Drink sometimes, you whose footsteps yet may tread
    The undisturbed, delightful paths of Earth,
To those whose blood, in pious duty shed,
    Hallows the soil where that same wine had birth.
Here, by devoted comrades laid away,
    Along our lines they slumber where they fell,
Beside the crater at the Ferme d’Alger
    And up the bloody slopes of La Pompelle,
And round the city whose cathedral towers
    The enemies of Beauty dared profane,
And in the mat of multicolored flowers
    That clothe the sunny chalk-fields of Champagne.
Under the little crosses where they rise
    The soldier rests. Now round him undismayed
The cannon thunders, and at night he lies
    At peace beneath the eternal fusillade …
That other generations might possess—
    From shame and menace free in years to come—
A richer heritage of happiness,
    He marched to that heroic martyrdom.
Esteeming less the forfeit that he paid
    Than undishonored that his flag might float
Over the towers of liberty, he made
    His breast the bulwark and his blood the moat.
Obscurely sacrificed, his nameless tomb,
    Bare of the sculptor’s art, the poet’s lines,
Summer shall flush with poppy-fields in bloom,
    And Autumn yellow with maturing vines.
There the grape-pickers at their harvesting
    Shall lightly tread and load their wicker trays,
Blessing his memory as they toil and sing
    In the slant sunshine of October days …
I love to think that if my blood should be
    So privileged to sink where his has sunk,
I shall not pass from Earth entirely,
    But when the banquet rings, when healths are drunk,
And faces that the joys of living fill
    Glow radiant with laughter and good cheer,
In beaming cups some spark of me shall still
    Brim toward the lips that once I held so dear.
So shall one coveting no higher plane
    Than nature clothes in color and flesh and tone,
Even from the grave put upward to attain
    The dreams youth cherished and missed and might have known;
And that strong need that strove unsatisfied
    Toward earthly beauty in all forms it wore,
Not death itself shall utterly divide
    From the belovèd shapes it thirsted for.
Alas, how many an adept for whose arms
    Life held delicious offerings perished here,
How many in the prime of all that charms,
    Crowned with all gifts that conquer and endear!
Honor them not so much with tears and flowers,
    But you with whom the sweet fulfilment lies,
Where in the anguish of atrocious hours
    Turned their last thoughts and closed their dying eyes,
Rather when music on bright gatherings lays
    Its tender spell, and joy is uppermost,
Be mindful of the men they were, and raise
    Your glasses to them in one silent toast.
Drink to them—amorous of dear Earth as well,
    They asked no tribute lovelier than this—
And in the wine that ripened where they fell,
    Oh, frame your lips as though it were a kiss.
On trouve en ligne cette traduction en vers des deux premiers quatrains :

I  Dans les joyeuses fêtes, dans les réunions heureuses,
Quand les joues sont colorées et les verres dorés et perlés
Avec le doux vin de France qui concentre
Les rayons du soleil et la beauté du monde,

II  Buvez quelquefois, vous dont les pas peuvent encore fouler
Les calmes, délicieux chemins de la Terre,
À ceux dont le sang, versé dans un pieux devoir,
Sanctifie le sol où ce même vin est né.

En voici une autre, en prose, trouvée sur le site Médecins de la Grande Guerre  du Dr Patrick Loodts (traduction Bernard Léguiller)

livreleguiller

Biographie, carnets de guerre et poèmes. Alan Seeger, traduit de l’anglais par Bernard Léguiller. Editions la Vague Verte, 80430 Inval-Boiron

Dans les joyeux banquets, dans les heureuses fêtes, quand les joues seront empourprées et que les verres seront pleins des perles dorées du doux vin de France, où se concentrent les rayons du soleil et la splendeur du monde,

       Buvez quelquefois, vous dont les pas pourront encore fouler les sombres et délicieux sentiers de la terre, buvez à la mémoire de ceux qui, pour un pieux devoir, ont versé leur sang, sanctifiant le sol où ce même vin naquit.

       Là, étendus par de dévoués camarades, ils sommeillent le long de nos lignes, à l’endroit où ils sont tombés, à côté du cratère de la Ferme d’Alger et en haut des coteaux sanglants de la Pompelle,

       Et autour de la vine et de la cathédrale dont les ennemis de la Beauté osèrent profaner les tours, dans le tapis de fleurs multicolores qui revêt les champs crayeux et ensoleillés de la Champagne.

       Sous chacune des petites croix érigées, repose le soldat.

       Obscurément sacrifié, sa tombe sans nom, nue, sans sculpture, sans dédicace poétique, sera empourprée par l’Eté de coquelicots en fleurs et l’automne la jaunira de vignes mûrissantes.

       Là, les vendangeurs en faisant la récolte, marcheront plus légèrement, et en chargeant leurs plateaux d’osier, ils béniront sa mémoire tandis qu’ils chanteront en accomplissant leur dur labeur … sous les rayons obliques du soleil d’octobre …

       Combien j’aime à penser que si mon sang est assez privilégié pour imprégner cette terre où le sien pénétra, je ne disparaîtrai point entièrement, mais quand les banquets s’animeront aux bruits des voix, quand on boira en portant des toasts,

       Et que les faces illuminées par la joie de vivre seront rendues plus radieuses par les rires et la bonne chère, des coupes étincelantes un atome de mon être s’élancera vers les lèvres que j’ai tant aimées.

       Ainsi, un être qui n’aura pas convoité l’idéal plus haut que celui incarné, coloré, vivifié par la nature. même, de la tombe s’élèvera pour atteindre les rêves chéris de sa jeunesse, ces rêves qu’il ne réalisa pas et qu’il aurait pu vivre.

       Hélas ! combien périrent ici, à qui la vie réservait de délicieux présents ; combien, dans toute la vigueur et le charme de leur jeunesse couronnée de tous les dons qui conquièrent et séduisent !

       Honorez-les non pas tellement avec des larmes et des fleurs ! Mais vous, avec qui est restée la douce réalisation de leurs rêves, vous vers qui, dans l’angoisse des heures atroces se tournèrent leurs dernières pensées quand leurs yeux mourants se fermaient,

       Rappelez-cous quels hommes ils furent ; et quand vous êtes sous le tendre charme de la musique ou parmi une brillante assistance animée de la joie la plus vive, levez vos verres à leur mémoire dans un toast silencieux.

Buvez à eux, – pleins d’amour pour la Terre chérie ! Ils ne demandent pas de plus éloquent témoignage de tendresse, et, dans le jus de la vigne qui a mûri à l’endroit même où ils tombèrent, oh ! trempez vos lèvres comme si vous leur donniez un baiser.

Alan Seeger

Volontaire américain, mort pour la France

plaquette

Baptiste W.Hamon chante « la ballade d’Alan Seeger », chanson qu’on peut écouter par exemple sur Spotify.

le thermomètre du pochard

Quoi de plus pratique qu’un thermomètre pour déterminer l’état d’ébriété d’un sujet ? Hélas un tel instrument, qui rendrait bien des services à tout un chacun comme à la maréchaussée, n’existe pas.  On en est réduit à souffler dans un ballon ou pire, à procéder à une analyse de sang.

Pour l’écrivain Paul Mahalin, de son vrai nom Emile Blondet, auteur de romans populaires, le thermomètre du pochard, c’est la casquette !
(in  la filleule de Lagardère, vers 1884-86).On y voit un inspecteur de police suivre deux suspects (le Bijou-des-Dames et le Rouquin) qui vont d’un mastroquet à l’autre, étouffant des perroquets (verres d’absinthe), avec « la casquette qui descend en pente du sommet de l’occiput jusqu’aux sourcils, et se rive sur le front, couvrant de l’ombre de sa visière toute la partie supérieur du faciès« .
De mannezingue en caboulot, de liquoriste en assommoir et autre mine à poivre, « la casquette remonte, remonte »… A la Courtille, elle n’est déjà plus sur le front, « elle s’affale sur la nuque, s’écroule sur les épaules »… Incapables désormais de « distinguer un sergent de ville d’un archevêque », « mes hommes sont au point« . C’est le moment d’agir pour l’inspecteur !

Dans les années 1870, le dessinateur Théo abordait le sujet différemment, par l’observation fine du visage. On distingue 6 degrés, de la tristesse liée à l’appétence et au manque, jusqu’au sommeil apoplectique. Et cela se voit comme le nez au milieu de la figure !

1er degré : On a besoin de tordre un perroquet.
= A jeun – Cet état, précédant immédiatement l’heure du repas, est fort triste. L’esprit, le corps sont lourds et tombent dans une langueur quasi-maladive.
2e degré : Etre gai, avoir sa pointe, être teinté, en train.
= Gai – Au 2e degré, on est disposé à causer, on éprouve un certain bien-être et l’on tombe dans une reverie agréable. Si l’on s’arrête là, tout est bien, on a un sommeil tranquille.
3e degré : Lancé, parti, légèrement ému, avoir un coup de soleil, être éméché. Avoir son plumet, être casquette, pompette, avoir son jeune homme.
= Lancé – A ce degré, on aime à parler, on fait des remarques fines, on est langoureux, on possede le don de convaincre, c’est l’aurore naissante des facultés intellectuelles. Un peu plus, on a la conversation trop imagée et l’éloquence trop brûlante, on assome son auditoire d’un déluge de phrases à noyer les patients.
4e degré : Poivre, avoir son affaire, être culloté, raide.
= Gris – On commence à se sentir étourdi  : on veut régaler ses voisins de chansons, on éprouve le besoin  de se prononcer un discours, on est fier comme un paon, hardi comme un lion, amoureux comme une colombe.
La maladie des cheveux se déclare (image de la gravure)
5e degré : Dans les vignes, complet, pochard, avoir son compte.
= Ivre – On voit double et on est stupidement bon, on aime à donner des poignées de main ou des coups de poing. La langue est épaisse et pâteuse.
6e degré : Rond comme une balle, en avoir plein son sac.
= Ivre mort – On n’appartient plus à ce monde ; on tombe dans un sommeil apoplectique. La maladie des cheveux est dans sa plus grande période.

On peut voir cette estampe au musée de Montmartre.

Le même Théo, dont on n’apprend rien sur le Net, sinon qu’il était illustrateur, dessinateur et lithographe, se distingua aussi par quelques caricatures comme celle du député communard Eugène Razoua, représenté un verre à la main.

Les révolutions sont toujours décriées par leurs détracteurs, aussi on ne s’étonnera de cette représentation du Comité de Salut Public « en séance extraordinaire »

(on ne discute pas la loi sur les boissons)

Terminons cette promenade historique par une dernière estampe signée Alfred Lepetit, représentant le député Henri Rochefort dont la tête inspira cet humoriste.Notre député Rochefort
Comme on le voir ressemble fort
A la grappe
D’un raisin aux grains savoureux
D’où s’échappe
Un vin clair, rouge et généreux

Pour la petite histoire, ce personnage qui lutta opiniâtrement contre l’oppression cléricale et politique et réussit à s’évader d’un bagne calédonien,  sombra finalement dans le boulangisme et l’antidreyfusisme.

NB Document trouvés sur les sites Paris – Musées et Gallica