Villae : villas romaines en Gaule du Sud

C’est l’exposition présentée ces temps-ci à l’abbaye de la Celle, près de Brignoles dans le Var.

Cette abbaye, construite à l’époque romane, est bâtie sur le site d’une villa romaine du 2ème siècle productrice de vin, dont on a retrouvé le pressoir et le fouloir dans la cuisine de l’abbaye. Elle ressemblait peut-être à celle-ci ?

maquette d’une villa romaine à Cavalaire

L’exposition retrace cette exploitation systématique des campagnes durant l’époque romaine.

Avec leur fond plat, les amphores « Gauloise 4 » emplies de vin gaulois sont exportées dans tout l’empire romain et même au delà.

col d’amphore au bouchon de liège, port antique de toulon, 1er-2ème siècle

Mais il y avait toutes sortes d’amphores

de gauche à droite : dressel2-4 de narbonnaise, G2, G5, G4

Cette cruche poissée, (à l’intérieur enduit de poix), était présente sur toutes les tables des buveurs romains

Voici d’autres récipients, en céramique, ou en verre soufflé (modiolus, Toulon, 1er siècle)

Cette coupe sigillée représente Bacchus ivre

Voici aussi une intéressante pipette à vin, et une patère en alliage cuivreux (1er siècle), utilisée comme une louche pour le service et les libations

Cette serpette en fer torsadé devait servir dans les vignes

serpette à manche torsadé (la Crau)

On voit aussi quelques beaux objets décoratifs comme cette colonne à décor de rinceaux de vigne peuplés d’oiseaux (marbre blanc, 1er siècle, près de vienne)

et cette mosaïque représentant une scène de vendanges

Mais le clou de l’expo est la mosaïque du Vème siècle « les trois Grâces et Bacchus chez Ikarios », découverte à Vinon sur Verdon dans le domaine de Pèbre, et maintenant domiciliée à Manosque.

Elle évoque la légende d’Ikarios, cultivateur ayant offert l’hospitalité à Bacchus, qui en retour l’initia à la vigne et au vin. A gauche Bacchus, reconnaissable à sa thyrse, est auprès d’Ikarios qui tient des grappes de raisin. Au centre, les trois Grâces, qui personnifient le don, la dette et la reconnaissance.. A droite, Ikarios indique à un serviteur le bouc qui se goinfre de raisins et doit être sacrifié.

On peut y lire les deux vers du poète Martial :

« toi qui fronce le sourcil et ne lis pas ces lignes de bonne grâce, puisses tu, horrible envieux, envier tout le monde et n’être envié par personne ».

Au château royal de Cazeneuve

Quelle émotion de mettre les pieds dans ce château du bon Roy Henri, III de Navarre et futur IV de France, qu’il dut se résoudre à vendre en 1583,

d’explorer son cellier,

d’y découvrir ces verreries et carafes anciennes,

et autres vieilles bouteilles

et d’y tomber nez à nez avec ce Bacchus de pierre et son tonnelet.

Cette série de bouteilles va du quart à la Margot (27 litres)

Dans les appartements, noter cette armoire à la treille finement sculptée.

Cazeneuve est à Préchac au bord des gorges du Ciron en Gironde, à 1 heure de Bordeaux, en bordure du parc régional des landes de Gascogne.

A noter une bonne adresse pour déjeuner sous les érables locaux à feuilles de frêne : chez Pitras.

Boire avec les dieux

Que voici une belle exposition sur le vin dans l’Antiquité, proposée par la Cité du Vin !

Nous y avions suivi il y a quelques semaines une conférence en ligne du professeur François Lissarague sur « le banquet des grecs« , où l’on apprenait que les symposiums (boire ensemble) commençaient généralement par des libations aux dieux.

Cette exposition nous donne à voir les représentations de ces dieux, essentiellement Dionysos et son avatar romain Bacchus, sur des amphores, rhytons et autres jarres, mais aussi sur des reliefs, des sculptures et des objets décoratifs.

On est accueilli par ces mots d’Euripide :

Dionysos, fils de Sémélé, prince divin des Bienheureux, maître des gais banquets tout fleuris de couronnes, dont l’apanage est de conduire les choeurs au son des flûtes, de rire, et d’endormir nos soucis, quand le jus du raisin brille au festin sacré…

Le voyage commence en Egypte avec cette stèle calcaire(-VII à -IVème siècle) représentant des femmes vendangeant et foulant le raisin

à mettre en regard avec cette autre scène de vendange et foulage du raisin en musique par des satyres (Italie du sud, IVème siècle avant J.C.)

Le voyage se poursuit en Perse (au Louristan) avec cette situle (seau à vin) ornée d’une scène où deux époux font le geste de trinquer (vers -1000) devant un serviteur portant la jarre.

voir le déroulé di-dessous

Mais l’essentiel se passe en Grèce. Ce rhyton et cette jarre trouvés à Santorin datent de -1600…

Ce rhyton à tête de mulet, percé, permettait de boire à la régalade (IVème siècle av. J.C., Attique)

Le vin est un don de Dionysos aux hommes. Sur ce situle dit « Rothschild »(du nom du donateur d’une importante collection) venant d’ Italie du Sud (vers -350) et conservé à Genève, on voit le dieu entouré d’Aphrodite, Eros et Eirenè (la Paix), en offrir au roi de Thrace Maron convaincu par Peithô (la Persuasion).

Il faut donc remercier les dieux ce qu’on fait à chaque libation en versant quelques gouttes de vin sur le sol, avant de le boire mélangé à de l’eau.

Dionysos, dieu errant, offrait la vigne et le vin à ceux qui l’accueillaient, comme sur cette amphore trouvée en Attique (-550 -530) où on le voit apportant du vin à des jeunes hommes porteurs de présents.

Voici aussi un vase (pelikè) représentant Dionysos sur un char (Attique, vers -380)

Sur ce pied de table en marbre, Dionysos est représenté la main sur la tête en signe d’extase.

Ce cratère à volutes représente Héraclès et Dionysos (Italie du Sud, -350). Tous deux ont acquis l’immortalité en récompense de leur oeuvre civilisatrice.

Ce psykter (vase à rafraichir le vin) représente les deux compères (Héraclès est reconnaissable à sa peau de lion) avant un concours de boisson…

Voici encore Dionysos sur une « nestoris » (Italie du sud, vers -350) avec Eros (le vin passait pour être aphrodisiaque) : Dionysos est étendu sur un lit, face à un satyre, tandis qu’au dessus Eros tient dans ses mains un cerceau (filtre d’amour ?).

Le dieu caprin Pan se joint volontiers à Dionysos-Bacchus. Celui-ci en bronze vient de Suisse (à g. 150-200 ap.J.C.). Voici aussi Silène, vieux satyre, précepteur de Dionysos, pressant contre lui une outre à vin (Grèce, marbre, 1er siècle).

Voici maintenant deux masques représentant Dionysos sous deux formes très différentes : jeune homme pressant le raisin dans ses mains( Botrys -la grappe, à gauche) et vieillard barbu à cornes de taureau (Tauros). Asie Mineure, IIème-Ier siècle avant JC)

Cette applique de lit en bronze représente un autre Dionysos Tauros (Alexandrie IIème siècle av.JC)

Le thème de la mort est là évidemment, avec cette hydrie funéraire en bronze dorée (Grèce, fin du 4ème siècle avant JC) qui représente Dionysos et son amant Ampélos, « dont la mort prématurée causée par un taureau laissa le dieu inconsolable », et qui se serait métamorphosé en vigne.

Plus monumental encore est ce cratère découvert à Vix dans la tombe d’une princesse celte (fin du VIème siècle av. J.C.), qui témoigne des échanges existant alors entre Bourgogne et Italie. C’est le plus grand vase que l’Antiquité nous ait légué, il pouvait contenir 1100 litres.

Ci-dessous deux vases provenant d’un sanctuaire des Cabires, à Thèbes représentant ces divinités proches de Dionysos donnant du vin au cours d’un banquet à un serpent et à un cygne, deux animaux « symboliquement en lien avec la mort ». (Vème siècle av. JC). Le vin et le banquet seraient donc ici associés à l’idée de vie sublimée après la mort.

Cette mosaïque ornait la salle de banquet d’une riche villa, semblant inviter à jouir de la vie… : carpe diem

Un proverbe latin ne dit-il pas :

Les bains, les vins, Vénus nous ruinent la santé. Mais la vie, c’est les bains, les vins, Vénus…

Et pour finir, voici la stèle d’un cabaretier de Bordeaux tenant la cruche d’une main et le gobelet de l’autre semblant inviter le passant à boire.(II-IIIème siècle)

Bien d’autres oeuvres valent le déplacement, notamment des modernes, on a jusqu’au 30 août 2021 pour les voir Avant qu’elles ne joignent les collections du Louvre, du Musée Archéologique d’Athènes, de la Fondation Gandur et autres musées genevois et collections privées dont elles proviennent. Avis aux amateurs !

Chez les Chevaliers de Méduse

Ce samedi 2 juillet se tenait à l’Oenothèque de Bandol le chapitre de juillet de l’Ordre Illustre des Chevaliers de Méduse.

Au cours de ce chapitre a été inauguré une exposition sur l’histoire des confréries bachiques dont on pourra lire une relation sur le site de la FICB.

Cette confrérie, dont l’histoire remonte aux temps anciens (elle fut fondée vers 1690), fut dissoute comme les autres à la Révolution. Elle renaquit en 1951, et depuis lors s’emploie à promouvoir les vins de Provence: Bandol, Cassis, Palette, Côtes de Provence, Côteaux varois en Provence, Bellet…

C’est une société « bachique, badine et facétieuse » ; mais aussi « solidaire, chantante et littéraire »…  

Par convention locale, on n’y boit pas, on y lampe ; dans un verre ? non dans, une lampe ; du vin ? et non, de l’huile… Les membres sont des frères et soeurs et le tutoiement est de rigueur.

En effet, lamper, c’est éclairer son esprit ; l’huile versée dans la lampe fait rayonner la flamme sacrée, symbole de l’esprit, de la connaissance et du coeur.

Le Grand-Maître Jean-Pierre Boyer a ce jour-là intronisé trois impétrants, parrainés par le Grand Argentier Georges Romeo : M. Marc Bayle, conseiller municipal de Bandol, ancien préfet, féru d’histoire ; Mme Mary Kirk, franco-américaine, sommelière, organisatrice de voyages orientés vins en Champagne et Ile de France ; et Alan Bryden, le Président de la FICB.

C’est en lampant une huile rosée du domaine de Ray-Jane (Bandol 2020) apportée par le frère Alain Constant que les trois nouveaux Chevaliers ont scellé leur entrée dans l’Ordre Illustre. Le cérémonial suit la règle ordonnée par le Grand Cellérier :

Lampe en main

Lampe allumée

Portons la à hauteur de nos yeux

Et après avoir invoqué notre mère Méduse

Lampons !

et finit avec la formule latine Oleo et Lampade Medusa Gaudet, à laquelle on répond :

Laetificat ! Petrificando !

Alleluia ! Alleluia !

L’expo nous apprend que l’Ordre Illustre a été créé à Marseille par le Sieur Hurault, marquis de Vibraye, (il devrait s’agir d’Henri-Emmanuel 1638-1708 ?),

au sein d’un cercle d’officiers de la Marine Royale. Pourquoi Méduse ? le vin, tout comme Méduse, a la capacité de rendre ses trop fervents admirateurs aussi immobiles que la pierre…

Cette « Société de buveurs » a été ensuite développée par Jean-Louis Girardin de Vauvré, Intendant du port de Toulon de 1680 à 1716 qui l’implanta un peu partout en France, notamment dans les ports.

Jean-Louis Girardin de Vauvré

Il passe pour avoir rédigé les agréables divertissemens de la table, ou les règlemens de l’illustre société des frères et soeurs de l’ordre de Méduse,

en collaboration avec des hommes de lettres (parmi lesquels il faut citer Jacques Vergier, poète reconnu par les grands de son temps, un temps chancelier de l’Ordre).

On peut y découvrir les curieux statuts et rituels de cette Société dont le principal objectif était de permettre à ses membres, dont de nombreux officiers de marine, qui devaient être « catholiques, de bonnes moeurs, point médisants, blasphémateurs ni ivrognes », de « profiter des douceurs de la vie au cours d’abondants festins bien arrosés, au sein d’une compagnie joyeuse, cultivée et agréable« , mais qui avait aussi pour but de porter assistance à ses membres, notamment pour payer les rançons de ceux « tombés en captivité aux mains des infidèles ».

On y trouvera aussi maintes chansons, épigrammes et épîtres composés par les « frères et soeurs » :

Heureux mortels que votre sort est beau !

Sans redouter les maux que cause l’Eau,

Lampez bonne huile au gré de votre envie

Et vous goûtez la véritable vie.

Voici quelques vers bien plaisants de Jacques Vergier (1699):

Cher voisin, que j’aime à voir ta face !
De Vénus, les beautés elle efface :
On voit sur ton nez la carte d’un ivrogne
Je parcours dans ta riante trogne
Tous les cantons de Champagne et Bourgogne

Buvons pour célébrer ta gloire.
Ah ! Quelqu’un peut-il te voir
Sans en concevoir
Un pressant désir de boire ?

Au château d’Ecouen

Dans cette petite ville située au nord de Paris, sur une butte, se dresse ce château qui date de la Renaissance et qui héberge le Musée National de la Renaissance. Il fut construit dans les années 1540-50 par le connétable Anne de Montmorency, esthète, mécène et grand collectionneur.

On y trouve une collection respectable de tapisseries. Celle intitulée « le dîner du général« , en laine et soie, mesure plus de 4m sur 8m et date du milieu du 16ème siècle. Elle provient de l’atelier du bruxellois Jehan Baudouyn, d’après des dessins de Giulio Romano. Elle représente une belle tablée servie en plein air.

Il est plaisant d’y voir les serveurs remplissant les verres

et les convives les levant…

ou réclamant qu’on les remplît…

A propos de verres, le musée en présente toute une collection.

ces flûtes sont des flandres et des pays-bas

En voici d’autres, accompagnées de verres tout aussi splendides

des hanaps et des grands verres…

représentant des animaux fabuleux…

Cette coupe aux armes d’Anne de Bretagne vient de Venise et date du tout début du 16ème siècle.

Il y a aussi des coupes et chopes métalliques ouvragées…

et quelques belles flasques.

Voici une superbe assiette en verre peint à froid en provenance de Venise, qui représente la naissance de Bacchus.

Et pour terminer cette assiette d’une série des mois de l’année :

le mois de septembre…( émail sur cuivre, Jean II Pénicaud, Limoges, milieu 16ème siècle).

les émeutes du vin

La mémoire collective souvient de la révolte des viticulteurs du Midi, en 1907, victimes de la surproduction et de la baisse des cours, et immortalisée par les héroïques soldats du 17ème régiment d’infanterie qui refusèrent de tirer sur la foule.

Elle a moins retenu celle des « cossiers« , ces vignerons champenois qui reprochaient (les marnais) aux grandes maisons de champagne de s’approvisionner en raisin hors de la zone d’appellation, ou qui souhaitaient (les aubois) y avoir accès.

Gaston Couté a chanté ces luttes : Le beau geste du sous-préfetCantique à l’usage des vignerons champenois,  Ces choses-là, Au Vigneron Champenois, le Nouveau crédo du paysan, parus dans le journal anarchiste La Guerre Sociale. On ne s’étonnera pas de la tonalité révolutionnaire de ces chansons !

Aujourd’hui, voilà c’ qui s’ pass’ dans la Marne 
D’après les dernièr’s nouvell’s des journaux : 
Au sac des celliers la foule s’acharne 
Brisant les bouteill’s, crevant les tonneaux ; 
Les ruisseaux débord’nt de flots de champagne 
Et les vign’s avec leurs grands échalas 
Sont comm’ des bûchers au cœur des campagnes…
 

On peut trouver les paroles de ces chansons sur le site de Mediapart.

Bon paysan dont la sueur féconde 
Les sillons clairs où se forment le vin 
Et le pain blanc qui doit nourrir le monde, 
En travaillant, je dois crever de faim ; 
Le doux soleil, de son or salutaire, 
Gonfle la grappe et les épis tremblants ; 
Par devant tous les trésors de la terre, 
Je dois crever de faim en travaillant ! 

Bien moins connues sont les émeutes qui étaient l’ordinaire d’un Ancien Régime où les « taillables et corvéables à merci » ne baissaient pas toujours la tête devant les « commis des fermes » et représentants de l’autorité. Des chercheurs ont eu la bonne idée de mettre en ligne une base de données des ces révoltes ordinaires, Hiscod (Historical Social Conflict Database). Le Bon Clos en a sélectionné quelques unes…

Ainsi à Clamart le 5 octobre 1749

« 7 ou 8 particuliers dans les bois s’enfuient à l’approche du garde de la Varenne du Louvre. Celui-ci dans le village est poursuivi par 60 individus menaçants. »

et à Auvers sur Oise le 22 janvier 1752

« Trois commis aux Aides qui surprennent un vigneron vendant à  »Muchepot » sont assaillis par six  »particuliers » et d’autres encore. Ils se sauvent dans la nuit, menacés par des groupes  »ameutez », criant  »tue, tue ces bougres là ». »

Sur 10 000 faits relatés, quelques 200 sont relatifs au vin, ce sont la plupart du temps des actes de résistance aux contrôles et à la levée des taxes. Les archers, commis des fermes et représentants de l’autorité se voient pourchassés, parfois même occis, par une « populace » furieuse.

Émeute à Lyon en avril 1669

« Soulèvement de femmes (500 à 600) de La Croix Rousse. Elles repoussent les archers placés aux portes par les fermiers des aides pour empêcher l’entrée du vin en bouteilles. L’une d’elles agite une feuille de papier blanc au bout d’un bâton en guise de drapeau. Tambour. Les archers ont tiré sur la foule qui les a poursuivis jusqu’au corps de garde. »

Émeute à Ancenis le 2 octobre 1724

« Vente clandestine de vin. Trois cordonniers transportant du vin sont appréhendés. Émeute. Dans cette  »populace en furie », les commis reconnaissent un tailleur d’habits, un potier d’étain, un marchand. »

Émeute à Laval-Pradel le 15 août 1755

 »Les commis [de l’équivalent] sont insultés dans toutes les villes et lieux de la province, à tel point que la plupart ne peuvent point faire leurs fonctions, à cause des émotions populaires qui se forment à la première venue des employés, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois, en divers lieux de la province », dit le fermier général de l’équivalent à propos de la présente affaire. Le 15 août, jour de fête balladoire à Laval, deux commis d’Alais qui faisaient leur fonction passent, à l’Habitarelle, devant la maison d’Arbousset, fermier de Mr Delouze de Troilhas. Ils y trouvent un grand nombre de buveurs, devant la maison, dans la basse-cour et à l’intérieur (60 rien qu’à l’intérieur). Arbousset dit vendre du vin de son cru, mais refuse de montrer son bail de fermage. Les commis veulent saisir trois tonneaux dans sa cave. Dehors  »rumeur séditieuse », signes et invectives contre les commis. Arbousset saute sur l’un des commis, à coups de poings, et excite les buveurs contre eux. Armés de barres et de bâtons, les buveurs désarment les commis et les frappent, après avoir fermé les portes de la basse-cour. Un des commis est blessé à la tête. Les violences continuent jusqu’à ce que les commis crient  »mercy ». On les laisse alors partir. Le cabaretier d’occasion prétend qu’il n’y a eu aucune violence : seul le commis a tiré son épée. Pourtant le verbal du chirurgien décrit trois grosses plaies sur la tête… »

Mais il y aussi des fêtes sauvages, comme à Castellane le 18 août 1726

« Paroisse du diocèse de Senez. Selon Achard Dictionnaire de la Provence et du Comté-Venaissin. . , les habitants  »aiment bien le vin et le jeu ». Dès le samedi soir 17 août, tapage de la jeunesse, en dépit des interdits : on danse avec éclat, même sous les fenêtres du curé autour de la chapelle. Le dimanche 18, coups de fusils, tambour,  »hurlements folastres ». En dépit de l’intervention du curé et du consul, cela continue. L’après-midi, les jeunes gens se répandent autour de l’église. Vêpres pertubées par ces  »libertins ».  »Dans les divers tours et retours auprès de l’église, un des danseurs y entra en dansant et prenant l’aspersoir bien trempé dans l’eau sainte, en asperge avec bouffonerie tous les danseurs, comme faisaient autrefois les païens dans leurs fêtes baccanales ». Les habitants proclament que  »ni curé ni évêque ne les empêcheroient jamais de danser ses jours-là…  ». Selon la requête du procureur du roi de Castellane au lieutenant criminel, cet attroupement a été concerté par  »un complot de révolte contre l’église ». Tapage dès le samedi à l’entrée de la nuit, puis le dimanche de grand matin et encore après vêpres. Tumulte. Insolences. »

ou encore à Franconville le 26 janvier 1777

« Cinq commis des aides entrent dans une maison où on chante et boit du vin rouge. Ils verbalisent. Se font insulter. Coups, violences. Les femmes appellent à la fenêtre : au feu ! Au voleur ! Rébellion ouverte, affluence, tocsin. Les commis s’enfuient. »

ou à Saint-Jean-sur-Reyssouze le 24 juin 1779, où manifestement il y avait de l’eau dans le gaz au sein des autorités.

« La bailli de justice de cette  »terre » veut empêcher de danser et de donner à boire dans les cabarets. Il est bousculé par la foule, et les 4 cavaliers de maréchaussée présents sur les lieux refusent  »avec dérisions » de lui prêter main forte. L’autorité mise en cause en celle de la seigneurie de Bagé (marquisat). Noter que l’on conteste ici l’autorité des gardes de la terre, dont on condamne les violences. Le dimanche 4 juillet 1779 à la sortie de la messe, il semble que 2 cavaliers de la maréchaussée auraient, après une enquête sommaire, verbalisé contre les gardes. Le 25 juillet [?] dans la paroisse de Bereziat, même marquisat, les cavaliers auraient toléré le débit de vin jour et nuit. »

Nantes et sa région semblent particulièrement remuants, les commis n’osent plus se risquer dans certains quartiers.

Émeute à Nantes le 27 mai 1728

« Visite de contrôle des commis chez une lingère du quartier du Marchix qui vendait clandestinement du vin. Intervention des gens du quartier : portefaix, garçon tailleur, jardinier. Les soldats appelés à la rescousse sont eux-mêmes agressés violemment. Les personnes arrêtées sont toutes de la même famille. L’émotion est telle que deux détachements de soldats doivent intervenir. Les commis estiment ne plus pouvoir aller au Marchix (faubourg de Nantes)  »attendu les rébellions et attroupements continuels qui s’y commettent, sans risquer leur vie. »

Émeute à Nantes le 26 juin 1743

« Un homme portant des bouteilles de vin est appréhendé. Soulèvement du quartier de Biesse. La  »populace » est encouragée par les bourgeois. Les commis assaillis cherchent refuge chez une marchande de toile qui les repousse les traitant de gueux, fripons, misérables et coquins de maltôtiers et criant à la populace : il faut assommer ces coquins là. »

La justice ne donne pas toujours raison aux commis…

Émeute à Nantes le 9 avril 1787

« Après l’émeute du 8 avril, les commis retourne à la [?] de la Madeleine. Là, ils remarquent que des gens dansent et boivent du vin. En réponse à leur interrogatoire, le quartier se rassemble et les agresse. Les commis réussissent à se sauver mais ils sont poursuivis. L’émeute devient générale, on va jusqu’à échanger des coups de feu. Les commis réfugiés dans leur bureau doivent être protégés par la maréchaussée. L’émeute a lieu le jour de Pâques. Il s’agit là de l’affaire la plus importante. À l’issue d’une longue procédure, les commis sont condamnés à payer de lourdes amendes aux blessé et aux médecins : au total près de 6000 £. D’autre part, il est enjoint aux commis de se  »comporter à l’avenir avec sagesse et circonspection dans l’exercice de leur état, inhibition et défense leur est faite de porter des armes à feu, si ce n’est dans le seul cas de l’article 79 du bail des Devoirs comme aussi de causer et occasionner de quelque manière que ce soit des troubles et des émotions parmi les citoyens et de commettre aucun excès vis à vis d’eux ». »

L’ami Jean Edern avait-il eu vent de cette chasse aux gabelous au château de la Boixière le 9 juin 1675 à Briec ?

« 700 à 800 hommes des paroisses voisines se rendent à Briec et obligent 2 recteurs à marcher avec eux sur le châteaude la Boixière, à la recherche des gabeleurs. Ils recherchent aussi le Sr de Keranstret, seigneur du lieu et d’autres notables. Menaces de feu. Le soir, dans le bourg, nouvelles menaces contre les gabeleurs. Vin bu, écuries brûlées, idem grange, pillage. Tocsin à Quéménéven. »

A ce petit jeu, ce ne sont pas toujours les mêmes qui perdent et les peines pour les émeutiers peuvent être lourdes : amendes, prison, mise au carcan, fouet, bannissement, potence…

Des poètes turcs

Merci à France Culture, et à sa série « Buvons ensemble, histoires d’alcool », que l’on pouvait écouter ces jours-ci. Grâce à l’épisode consacré à l’empire ottoman, nous avons découvert le poète Nefʿī.

Nef’î vivait au 17ème siècle. Son hymne au sultan (Anthologie de la poésie turque, p 66) évoque les coupes qui se vident et les danseurs grisés de vin et d’harmonie. Il est vrai que Mourad IV était amateur d’alcool.

Le Sultan Murat IV verre en main

« La saison des roses, c’est celle de l’ivresse,
La fête des amours, temps fastes, temps bénis,
Où les coupes vidées se suivent… Les danseurs
Virevoltent grisés de vin et d’harmonie.
O état enviable, le grand Cheikh lui-même,
Coupable d’excès mériterait clémence.
Peut-on donc blâmer le gueux, la pécheresse,
De ne pas, incivils, repousser l’échanson ?
En amour, potentat, mais du vin esclave,
Seul, pour vanter mon maître je prends ma plume en main…
« 

Hélas pour Nef’î, qui attaquait son grand vizir avec véhémence, le sultan le fera exécuter.

Voici aussi son explicite hymne au vin (Anthologie de la poésie turque, p 67)

« Coupe bleutée, d’élixir rubis remplie, salut,
Que la voûte sans pilier [le ciel] déchiffre en toi le monde…
…..
Salut à toi, ô inséparable compagnon
Du jeune et du vieux et de l’échanson.
….
Compagnon de l’âme, vainqueur des tristesses,
Tu vaux plus que la vie, tu en es source même !
Non nul objet d’amour ne peut ravir autant,
Nulle part l’homme n’y peut glaner autant de joie ! »



On le retrouvera , ainsi que quelques autres qui attestent la présence du vin au moins dans l’imaginaire, dans l‘Anthologie publiée par Nimet Arzik et disponible en ligne.

Ainsi Yunus Enre vivait au 13ème siècle. Poète mystique d’origine paysanne, il aurait lancé à son instituteur avant de quitter les bancs de l’école pour s’inscrire à celle de la vie : Je te pardonne, ô créature, A cause de ton Créateur.

Il écrivit « le vin qu’il faut tirer et boire« 

Veux-tu convoler en noces? Convole! 
Veux-tu hériterde quelqu’un,hérite!
Veux-tu discourir?…Mais que les anges
Envient ta parole superbe!

Veux-tu voler?…Eh bien vole!
Ou te tapir dans un coin!…Fais-le!

Veux-tu tirer d’un vin et boire ?
Bois vin qui te grisera sans fin!

Veux-tu être amoureux? Sois-le.
Trouver l’élue de ton cœur? Trouve-la!
Mais brûle de fol amour au point
De ne ressentir autre brûlure!

Yunus,cesse donc de t’agiter.
J’entends où tu veux en venir:
Veux-tu avoir ton successeur?
..Soit, Mais qu’il n’ait son pareil au monde!..
.

Fuzuli, de son vrai nom Mehmed, vivait à Bagdad au 16ème siècle. C’est le plus grand poète de l’amour, nous dit-on. Son nom de plume signifie l’inutile.

Dans son poème « Désepoir« , il aligne les peines et les disgrâces, avec ces vers énigmatiques :

Le désir?…Qu’épreuve ajoutée à l’épreuve… 
Gouttelettes de vin pur, les coupes se suivent..

Tout but,résonnant comme grelots aigrelets.
Le vouloir?…Sentiers pleins de creux et de bosses.

Le corps? Promène ses membres disloqués
Tel gouffre Est cemonde…
O pauvres de nous sans guide!

Pour François Georgeon, directeur de recherche émérite au CNRS (laboratoire CETOBaC, Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques) interrogé sur France Culture, le vin, bien qu’interdit aux musulmans, a toujours eu sa place dans l’Empire ottoman où résidaient chrétiens et juifs.

Historiquement, on assiste à une alternance de prohibition et de tolérance, l’Etat étant en tension entre le respect de la loi religieuse et son intérêt financier (les levées de taxes).

À l’époque classique ottomane on a ainsi le choix entre le vin, la boza (fermentée à base de millet ou d’orge), et le raki (« sueur de l’alambic » pour les arabes) de faible importance.

Au 19ème siècle, avec le développement de la classe moyenne, boire fait partie de la modernité, le raki devenant boisson nationale à la fin du 19ème, avec une grande liberté de consommation du temps de Kemal et jusqu’à l’’arrivée récente d’ Erdogan et des conservateurs au pouvoir…

Une pinte de vin ou une poignée de main

chez Ramponneau, cabaret parisien

Quelle différence dans la France moderne (16ème-18ème siècle)? se demandait Matthieu Lecoutre lors de sa conférence donnée en ligne pour la Cité du Vin de Bordeaux, ce dernier mardi 4 mai.

Cet historien de l’alimentation, professeur en khâgne et membre du laboratoire de Recherche Historique Rhône-Alpes, s’est intéressé à l’attitude vis à vis de l’ivresse dans la société française. Il a publié notamment en 2017 « le goût de l’ivresse » (boire en France depuis le Moyen Age) et un atlas historique du vin en France (préfacé parJ.R.Pitte).

Il a constaté que sous l’Ancien Régime celle-ci n’est guère réprimée et plutôt acceptée.

Certes s’enivrer est un péché pour l’Eglise, et l’ivresse publique est un délit condamné par un édit de 1536 sous François 1er, réprimé par la prison, le fouet voire l’essorillage (coupage des oreilles).

Mais le vin est une boisson couramment utilisée: on compte 72 litres/an par habitant au 16ème siècle, 150 à Paris et 200 à Lyon au 18ème, et jusqu’à 430 litres pour le cidre et le poiré à Caen ! (on n’en compte plus que 40/an aujourd’hui).

Boire de l’eau, surtout en ville ne coule pas de source. Le vin est recommandé pour rendre l’eau potable, voire en excès une fois le mois pour éveiller un estomac paresseux et le garder de s’engourdir (Montaigne citant le médecin parisien Silvius).

De même au 18ème le chevalier de Jaucourt, dans l’article « vin » de l’Encyclopédie, « lorsque la santé parait languir, il est bon de la réveiller un peu et une légère yvresse produit admirablement bien cet effet« 

Ils ne font en cela que suivre les anciens (Hippocrate, Dioscoride, Avicenne).

La culture populaire s’amuse du débat entre partisans de l’eau et du vin.

Ci-dessous, « le médecin d’eau douce » et « soigner par le vin fait merveille »,

Jacques Lagniet, recueil des plus illustres proverbes, 1663

Au 16ème siècle le néoplatonisme propose de réunir Jésus et Bacchus, car « pouvoir a [le vin] d’emplir l’âme de toute vérité, tout savoir et philosophie » « en vin est vérité cachée« . (Rabelais, 5ème livre 1564). C’est l’enivrement créatif qui inspirera de nombreux auteurs des 17-18èmes, les « inspirés de la gourde » de Diderot.

Le comique d’enivrement, pratiqué par des bateleurs comme Gros-Guillaume, Tabarin, est une autre forme de complaisance.

Le vin est aussi une arme utilisée politiquement, avec ces fontaines offertes au peuple à l’occasion de grands événements.

Fontaines de vin offertes aux Lyonnais pour l’entrée de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, le 11 décembre 1622

Le baron d’Holbach pointe d’ailleurs que l’intempérance du peuple est regardée comme un bien pour l’état, en raison des droits que le gouvernement lève sur les boissons (la morale universelle, 1776).

Jean-Jacque Rousseau défend les buveurs : « Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fideles, braves & honnêtes gens, à leur défaut près. »

La Bruyere note en 1688 que l’on recherche plutôt la compagnie d’un buveur buvant cul-sec (« me l’amènerez vous ? »), plutôt que celle d’un homme de vertu (« qu’il la garde! »). Et Albert-Henri de Sallengre publie en 1715 l’Eloge de l’ivresse, qui la prône « en bonne compagnie » et de façon festive et communielle. Il fait suite à l’incroyable discours de l’ivresse et de l’ivrognerie publié parJean Mousin en 1612.

Ce tableau de Nicolas Lancret commandé par Louis XV pour décorer une salle à manger, où 23 bouteilles sont au sol, vidées par huit convives, et où tout le monde s’amuse, est évocateur des usages et plaisirs de l’époque.

le déjeuner de jambon, Nicolas Lancret, 1735 au musée de Chantilly

Savoureuse aussi est cette description par madame de Sévigné de la liesse de en Bretagne après un don du Roi. « Toute la Bretagne était ivre ce jour là« … (Après lecture de la lettre du Roi) » Il s’est élevé un cri jusqu’au ciel de Vive Le Roi et puis l’on s’est mis à boire, mais boire ! Dieu sait !« 

En conclusion, pour Matthieu Lecoutre, l’hostilité affichée à l’ivresse n’est qu’une posture qui perdure 300 ans.

— Bonus pour les amateurs de chansons à boire, cette thèse soutenue par Robin Bourcerie découverte en « googlant M.Lecoutre qui était dans le jury : De la chanson à l’air à boire : histoire d’une pratique musicale singulière au XVIIe siècle.

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-03223765/document

Un pavé de 400 pages, plein de chansons et d’analyses passionnantes. Bonne lecture !

Le banquet des grecs

C’est le titre d’une conférence proposée en ligne par la Cité du Vin, en complément de l’exposition « Boire avec les dieux » à voir à Bordeaux « dès que possible » et en tout cas avant le 29 août 2021 !

C’est François Lissarague, professeur émérite, spécialiste du monde antique et de ses représentations, que nous avons pu écouter et voir présenter objets et images.

Il a d’abord rappelé les termes du sujet : δαίς (dais), le repas, le partage des viandes ; ξενία (xenía), l’hospitalité ; et συμπόσιονsymposion, le « boire ensemble », généralement après le repas, en position allongée.

scène mythologique de symposion, sur un cratère corinthien (-590)

Le mot banquet est bien plus tardif (15ème siècle), il vient de l’italien banchetto, repas pris alors assis sur des bancs. mais c’est par ce mot qu’on traduit classiquement symposion (cf celui de Platon).

Les vases, coupes, etc. qui nous sont parvenus permettent de comprendre comment se déroulaient ces symposion.

On boit le vin additionné d’eau, d’herbes et d’épices dans un cratère. Les buveurs commencent par des libations aux dieux, puis s’allongent sur des lits et sont servis dans des coupes sur des tables à trois pieds.

Cette reconstitution archéologique permet de visualiser la scène, au nombre de pieds des table.

Sur cette Pyxis (boite à trois pieds), sont représentés les trois moments du symposion : la procession menant l’animal à l’autel,

le symposion proprement dit, et des danseurs faisant la fête (le temps du komos).

Cette vitrine rassemble les différents contenants

Les cratères de grande capacité (10-15 litres) servent à mélanger le vin à l’eau et aux ingrédients ; des cruches permettent d’y puiser et servent à remplir les coupes dans lesquelles on boit.

sur cette coupe sont représentés les différents contenants, associés aux instruments de musique
un échanson puisant dans le cratère pour servir la coupe

Des femmes considérées comme « accessoires » pour l’amour, la musique… viennent participer aux festivités

Le jeu du kottabos est populaire au 5ème siècle. Il vise à envoyer des gouttes de vin de la coupe sur un objet.

on se sert de la coupe comme d’une chistera
un joueur habile fera tomber l’oiseau perché sur le trépied
la musique (ci-dessus une lyre et un aulos -flûte double) accompagne les chants (la main sur la tête désigne le chanteur)

Une autre coutume consiste à faire circuler un rameau de chanteur en chanteur reprenant la même chanson

Le vin peut être rafraichi dans des récipients ingénieux à deux compartiments.

En arrière plan, les mythiques satyres sont représentés remplissant les cratères, s’y abreuvant, plongeant dedans, en grande excitation

Cette coupe les présente en pleine activité viti-vinicole.

On terminera en beauté avec cette grande coupe d’une belle couleur rouge corail représentant Bacchus banquetant sur un bateau, où une vigne a poussé autour du mât, après qu’il a défait et transformé en dauphins les pirates venus l’enlever.

Tout ça est passionnant. Vivement l’expo !

Gonzalo de Berceo et la multiplication du vin

Ce poète du 13ème siècle, moine de son état dans la Rioja, est célébré pour son intérêt supposé pour le vin, illustré par le quatrain suivant dans sa Vida de Santo Domingo de Silos », c1236 (España).

C’est l’un des premiers à avoir écrit en « roman paladino », l’espagnol ancien.

Quiero fer una prosa en román paladino
en qual suele el pueblo fablar con so vecino,
ca non so tan letrado por fer otro latino,

bien valdrá, como creo, un vaso de bon vino.

(Je veux écrire en roman paladin, la langue du peuple, car je ne suis pas assez lettré pour le faire en latin, ça me vaudra bien, je pense, un verre de vin !)

Il pratique la cuaderna via, genre poétique constitué de strophes de 4 alexandrins de 14 pieds, mais qui sonnent comme douze compte tenu des finales non accentuées, avec une rime unique dans chaque strophe.
Un village de la Rioja, et un domaine viticole, portent son nom.

Nicolás Asensio Jiménez, de la Fundación Ramón Menéndez Pidal, s’est intéressé à la présence du vin dans ses « vies de saints » (El vino en las vidas de santos de Gonzalo de Berceo). Dans la Vida de San Millán de la Cogolla, est présenté le miracle où San Millan donne à boire à une multitude un vin inépuisable.

244. End a poccos de dias que enfermos que sanos
Cadieron grandes ientes, pueblos muy sobeianos
Por veer al sancto omne e besarli las manos,
Por qui eran nomnados los montes cogollanos.

245. Fueron desent cuytados, ca façie grant calura,
Bebrien de buen grado vino de vinna madura,
El vasallo de Christo sedie en grant pressura,
E tenie poco vino, una chica mesura.

246. Padre de los mezquinos el varon esforzado
Firme por en las cueytas del Criador amado,
Mandó que se assentasen las ientes por el prado
Que lis diessen del vino que li avie sobrado.

247. Posaronse las gentes, adussieron el vino,
Cabrielo refez mientre en un chico varquino,
Mandó el omne bueno al so architriclino
Que non desamparase nin rico nin mezquino.

248.Bendiso él los vasos con la sue sancta mano,
Ministrólis el vino el so buen escançiano,
Non ovo grant ni chico nin enfermo nin sano
Que non tenie el vino delante sobeiano
.

…….

(Il faisait très chaud, les gens étaient venus de toute part voir le saint homme, qui ne disposait que d’une petite mesure de vin, mais il bénit les verres de sa sainte main et il n’y eut grand ni petit ni malade ni sain qui n’obtint du vin)

…….
252Esta vertud tan noble, esta gracia tan maña,
qe con tan poco vino fartó tan grand compaña,
issió de la montisia, sonó por la campaña,
dizién qe nunqua nasco tal omne en España.

Il est piquant de voir plus loin le bon moine Berceo se livrer à une opération de désinformation visant à réclamer plus de dons pour son monastère, prétendant que le comte Ferran Gonzalvez et toute sa suite avaient juré de donné en chaque saison trois « pipiones » (?)

461. El cuend Ferran Gonzalvez con todos sos varones
Con bispos e abbades, alcaldes e sayones
Pusieron e iuraron de dar todas sazones
A Sant Millan cada casa de dar tres pipiones.


466. Unas tierras dan vino, en otras dan dineros,
En aguna çevera, en alguntas carneros,
Fierro traen de Alaba e cunnos de azeros,
Quesos dan en ofrendas por todos los camberos.

Berceo argumente pendant une dizaine de strophes, pour constater finalement que si l’engagement était tenu les moines auraient du pain et du vin et ne seraient pas de tristes mendiants.

479. Si estos votos fuessen leal-mente enviados,
Estos santos preçiosos serien nuestros pagados,
Avriemos pan e vino, temporales temprados,
Non seriemos commo somos de tristiçia menguados.

On peut trouver le texte complet ici
La vie de San Millan (473-574) a été rapportée par San Braulio de Zaragoza (vers 640) ,

on trouvera le résumé en espagnol

Depuis les noces de Cana, la multiplication du vin est un thème récurrent dans la miracologie chrétienne : Le Père Angel Peña cite le cas de Sainte Thérèse de Jésus et celui du curé d’Ars…