la douleur de la terre

Voici encore une oeuvre musicale magnifiant l’ivresse et la boisson pour « supporter le monde tel qu’il est ».

C’est le chant de la terre (Das Lied von der Erde) composée en 1908 par Gustav Malher, une symphonie pour tenor, alto et grand orchestre, suite de six chants sur des textes de poètes chinois.

Malher par Rodin

Le pauvre Malher, qui venait de perdre sa fille ainée, son poste à l’opéra de Vienne et de se découvrir une maladie incurable, découvrit ces poèmes traduits par Hans Bethge et en choisit 6 pour ce Chant de la Terre.

Le premier chant est la chanson à boire de la douleur de la terre (Das Trinklied vom Jammer der Erde), d’après Li Bai, appelé aussi Li Po, un poète que les lecteurs du bon clos ont déjà rencontré !

Dunkel ist das Leben, ist der Tod :sombre est la Vie, sombre est la Mort

Citons wikipedia :  » le thème de l’ivresse, remède à toutes nos peines, s’ouvre en fanfare avec les cors sur un motif de trois notes répété à plusieurs reprises. Mais le répit ne dure qu’un temps, le leitmotiv de la triste réalité résonne une première fois sombre est la Vie, sombre est la Mort. L’espoir renait le firmament depuis toujours est bleu, la Terre longtemps encore fleurira au printemps. Développement où les états d’âme se suivent, du sentiment de révolte, à l’exaltation due au vin et enfin la prise de conscience douloureuse du monde tel qu’il est. Et le mouvement en conclusion reprend le leitmotiv résigné sombre est la vie, sombre est la mort« .

Ecoutons ce chant par l’Israel Philharmonic Orchestra – Tel Aviv (1972) dirigé par Leonard Bernstein avec Christa Ludwig, mezzo-soprano et René Kollo, tenor.

Voici le texte de la chanson à boire de la douleur de la terre

I. Das Trinklied vom Jammer der Erde

Schon winkt der Wein im goldnen Pokale. Doch trinkt noch nicht, erst sing ich euch

ein Lied!
Das Lied vom Kummer soll auflachend
In die Seele euch klingen. Wenn der Kummer

naht,
Liegen wüst die Gärten der Seele,
Welkt hin und stirbt die Freude, der Gesang. Dunkel ist das Leben, ist der Tod.

Herr dieses Hauses!
Dein Keller birgt die Fülle des goldenen Weins! Hier diese lange Laute nenn ich mein!
Die Laute schlagen und die Gläser leeren,
Das sind die Dinge, die zusammenpassen.
Ein voller Becher Weins zur rechten Zeit
Ist mehr wert als alle Reiche dieser Erde.

Dunkel is das Leben, ist der Tod.

Das Firmament blaut ewig, und die Erde Wird lange feststehn und aufblühn im Lenz. Du aber, Mensch, wie lang lebst denn du? Nicht hundert Jahre darfst du dich ergötzen

An all dem morschen Tande dieser Erde!

Seht dort hinab!
Im Mondschein auf den Gräbern hockt
Eine wild-gespenstische Gestalt. Ein Aff ist’s! Hört ihr, wie sein Heulen hinausgellt
In den süßen Duft des Lebens!
Jetzt nehmt den Wein! Jetzt ist es Zeit,

Genossen!
Leert eure goldnen Becher zu Grund! Dunkel ist das Leben, ist der Tod.

Drinking Song of the Earth’s Sorrow

The wine in its golden goblet beckons.
But drink not yet. I’ll sing you a song first.

The song of sorrow shall laughingly
Enter your soul. When sorrow draws near,

Desolate lie the gardens of the soul, Joy, song, fade and perish.
Dark is life, is death.

Lord of this house!
Your cellar holds golden wine in abundance! Mine I call this lute here!
Striking the lute and draining glasses,
Those are the things which go together.
A full beaker of wine at the proper time
Is worth more than all the kingdoms of

this earth.
Dark is life, is death.

The sky is forever blue, and the earth
Will long stand firm, and blossom in spring. But you, man, how long will you live?
Not a hundred years are you permitted

to delight
In all the brittle vanity of this earth!

Look down there!
On the graves, in the moonlight, squats A wild spectral figure. An ape it is! Hear how its howls screech out
Into the sweet fragrance of life!
Take now the wine. Now is the time,

friends!
Drain your golden beakers to the last! Dark is life, is death.

Le 5 ème chant: Der Trunkene im Frühling (« L’Ivrogne au printemps »), est aussi d’après Li Bai :

« Un ivrogne chante trop haut et un oiseau vient annoncer le printemps, l’ivrogne proteste « que m’importe le printemps, laissez moi à mon ivresse ».(cf wikipedia). A 30 mn et 4s sur la video ci-dessus

V. Der Trunkene im Frühling

Wenn nur ein Traum das Leben ist, Warum dann Müh und Plag’?
Ich trinke, bis ich nicht mehr kann, Den ganzen lieben Tag.

Und wenn ich nicht mehr trinken kann, Weil Kehl’ und Seele voll,
So tauml’ ich bis zu meiner Tür Und schlafe wundervoll!

Was hör ich beim Erwachen? Horch, Ein Vogel singt im Baum.
Ich frag ihn, ob schon Frühling sei,— Mir ist als wie im Traum.

Der Vogel zwitschert: Ja! der Lenz ist da, Sei kommen über Nacht,—
Aus tiefstem Schauen lauscht ich auf, Der Vogel singt und lacht!

Ich fülle mir den Becher neu
Und leer ihn bis zum Grund
Und singe, bis der Mond erglänzt Am schwarzen Firmament.

Und wenn ich nicht mehr singen kann, So schlaf ich wieder ein.
Was geht mich denn der Frühling an!? Lasst mich betrunken sein!

The Drunkard in Spring

If life is but a dream,
Why, then, toil and torment?

I drink, until I can no more, The livelong day.

And when I can drink no more, Because my gorge and soul are full,

I stumble to my door
And I sleep wonderfully!

And, waking, what do I hear? Hark, A bird sings in the tree.
I ask him whether spring has come— I am as if in a dream.

The bird twitters. Yes, spring is here! Overnight it has come—
From deepest contemplation I started, The bird sings and laughs!

Afresh I fill my beaker
And drain it to the dregs
And sing until the moon gleams In the black firmament.

And when I can sing no more,
I fall asleep again.
What has spring to do with me!? Let me be drunk!

On peut trouver le texte intégral du Chant de la Terre (allemand et traduction en anglais) .

mélodies irlandaises

Sur un poème de Thomas Moore (ci-dessous à g.) traduit par Thomas Gounet, Hector Berlioz (à d.) a composé en 1829 une chanson à boire qui mérite notre intérêt. Elle figure dans le recueil de mélodies : mélodies d’Irlande.

Amis, la coupe écume!
Que son feu rallume
Un instant nos cœurs!
Du bonheur ce gage
N’est que de passage;
Noyons nos douleurs!

Oh! ne crois pas qu’à mon âme
Les tourments soient épargnés!
Mes chants, échos de ma flamme,
Seront toujours de larmes imprégnés.
Ce sourire qui rayonne
Sur mon front sombre et pensif,
Est semblable à la couronne
Dont on pare un roi captif.

Mais la coupe écume, etc.

Les plus heureux sur la terre,
Que comptent-ils de plaisirs,
Sans quelque pensée amère,
Quelques fatals et tristes souvenirs?
A l’âme tendre et sensible
Le moindre mal est cuisant,
Comme à l’arbrisseau flexible
Un roitelet est pesant.

Mais la coupe écume, etc.

Thomas Moore, poète prolifique, a composé des dizaines de mélodies irlandaises, sur des airs connus comme c’était l’usage à l’époque (toutes les partitions sont en ligne sur le site LibraryIreland.com).

Parmi celles-ci plusieurs font référence à la boisson, mais de laquelle Thomas Gounet a-t-il tiré sa chanson à boire, une traduction très libre assurément ! ? On pourra peut-être répondre à cette question en analysant les oeuvres complètes !

Pour les lecteurs du Bon Clos on relèvera « drink to her« , « drink of this cup« , « the wine-cup is circling« , « come send round the wine » (un véritable hymne à la tolérance, écouter ci-dessous la version d’Eleanor McEvoy).

Cette grande chanteuse irlandaise vient de sortir Gimme some wine, chanson d’amour assez désespérée, c’est le moment de la découvrir.

Gimme some wine if I can’t get your time…

Ci-dessous quelques oeuvres du peintre Chris Gollon illustrant Gimme some wine

Drunk

Voici un film danois sorti sous de multiples noms avec un certain succès : Druk dans son pays d’origine, Alcootest au Québec, Another round (une autre tournée) à l’international, Drunk en France. Il ne pouvait pas nous échapper.

Il présente 4 amis enseignants, proches de la cinquantaine qui décident d’expérimenter l’effet d’un taux permanent de 0,5g/l d’alcool dans le sang. Après des débuts prometteurs, les déboires vont se présenter.

La bande son recèle quelques pépites.

Hvila vid denna källa est une charmante pastorale du poète suédois Carl Michael Bellman,

la 82ème épitre de ses Fredman’s Epistles, composées dans les années 1777-90.

C’est le printemps, et l’on se repose auprès d’une source pour déguster au petit déjeuner (Frukost) vin rouge et « pimpinella » (peut-être des herbes aromatiques). On entend tinter les bouteilles qui, vides, roulent dans l’herbe, et l’on boit le vin de midi au son du cor, entourés de mille fleurs.

La voici chantée par l’ Akademiska Kören i Göteborg

On trouvera une partition sur wikipedia.

On entend aussi « Drick ur ditt glas« , la 30ème épître du même recueil. Changement d’ambiance !

« Vide ton verre, car la mort t’attend. »

On assiste à l’entrelacs de déclarations macabres au chevet du père Movitz moribond, et d’invitations à la joie et à la boisson :

« vide ta fiasque, chante et bois, soit joyeux ! »

« Prête moi ta bouteille ! Skål ! Chante le Dieu du vin ! »

Voici la version de Cornelis Vreeswijk

on trouvera la partition là, et les paroles de Carl Michael Bellman et leur traduction en anglais par Eva Toller là.

Bellman se fit connaître par ses chansons bachiques et érotiques restées très populaires en Suède, mais sa réputation de « maitre improvisateur » , de musicien poète et de témoin de son temps est de plus hautes. Il jouait merveilleusement de la cithare et était, comme on dirait aujourd’hui, un auteur-compositeur-interprète. Initié à la poésie par son répétiteur, il apprit aussi les langues et put lire Horace et Boileau. Après de premières chansons parodiques, il entreprit d’écrire les Épîtres de Fredman, dans un style novateur. A l’âge de 37 ans il sortit de la précarité grâce à une sinécure octroyée par le roi Gustave III. Ne se cantonnant pas à l’inspiration bachique, il écrivit aussi poèmes religieux et pièces de théâtres. Il fonda l’Ordre de Bacchus (Bacchi Orden) qui plus tard devint la société bacchanalienne Par Bricole (terme français de billard signifiant bande-avant) toujours existante! Alcoolique, perclus de dettes, il mourut à 55 ans.

On trouvera les épîtres et chansons de Fredman (paroles et musique), cet horloger de Stockholm au destin tragique que Bellman a pris pour héros, avec d’autres figures comme Ulla Winblad, Fader Movitz etc., sur le site Bellman.net

Des poètes turcs

Merci à France Culture, et à sa série « Buvons ensemble, histoires d’alcool », que l’on pouvait écouter ces jours-ci. Grâce à l’épisode consacré à l’empire ottoman, nous avons découvert le poète Nefʿī.

Nef’î vivait au 17ème siècle. Son hymne au sultan (Anthologie de la poésie turque, p 66) évoque les coupes qui se vident et les danseurs grisés de vin et d’harmonie. Il est vrai que Mourad IV était amateur d’alcool.

Le Sultan Murat IV verre en main

« La saison des roses, c’est celle de l’ivresse,
La fête des amours, temps fastes, temps bénis,
Où les coupes vidées se suivent… Les danseurs
Virevoltent grisés de vin et d’harmonie.
O état enviable, le grand Cheikh lui-même,
Coupable d’excès mériterait clémence.
Peut-on donc blâmer le gueux, la pécheresse,
De ne pas, incivils, repousser l’échanson ?
En amour, potentat, mais du vin esclave,
Seul, pour vanter mon maître je prends ma plume en main…
« 

Hélas pour Nef’î, qui attaquait son grand vizir avec véhémence, le sultan le fera exécuter.

Voici aussi son explicite hymne au vin (Anthologie de la poésie turque, p 67)

« Coupe bleutée, d’élixir rubis remplie, salut,
Que la voûte sans pilier [le ciel] déchiffre en toi le monde…
…..
Salut à toi, ô inséparable compagnon
Du jeune et du vieux et de l’échanson.
….
Compagnon de l’âme, vainqueur des tristesses,
Tu vaux plus que la vie, tu en es source même !
Non nul objet d’amour ne peut ravir autant,
Nulle part l’homme n’y peut glaner autant de joie ! »



On le retrouvera , ainsi que quelques autres qui attestent la présence du vin au moins dans l’imaginaire, dans l‘Anthologie publiée par Nimet Arzik et disponible en ligne.

Ainsi Yunus Enre vivait au 13ème siècle. Poète mystique d’origine paysanne, il aurait lancé à son instituteur avant de quitter les bancs de l’école pour s’inscrire à celle de la vie : Je te pardonne, ô créature, A cause de ton Créateur.

Il écrivit « le vin qu’il faut tirer et boire« 

Veux-tu convoler en noces? Convole! 
Veux-tu hériterde quelqu’un,hérite!
Veux-tu discourir?…Mais que les anges
Envient ta parole superbe!

Veux-tu voler?…Eh bien vole!
Ou te tapir dans un coin!…Fais-le!

Veux-tu tirer d’un vin et boire ?
Bois vin qui te grisera sans fin!

Veux-tu être amoureux? Sois-le.
Trouver l’élue de ton cœur? Trouve-la!
Mais brûle de fol amour au point
De ne ressentir autre brûlure!

Yunus,cesse donc de t’agiter.
J’entends où tu veux en venir:
Veux-tu avoir ton successeur?
..Soit, Mais qu’il n’ait son pareil au monde!..
.

Fuzuli, de son vrai nom Mehmed, vivait à Bagdad au 16ème siècle. C’est le plus grand poète de l’amour, nous dit-on. Son nom de plume signifie l’inutile.

Dans son poème « Désepoir« , il aligne les peines et les disgrâces, avec ces vers énigmatiques :

Le désir?…Qu’épreuve ajoutée à l’épreuve… 
Gouttelettes de vin pur, les coupes se suivent..

Tout but,résonnant comme grelots aigrelets.
Le vouloir?…Sentiers pleins de creux et de bosses.

Le corps? Promène ses membres disloqués
Tel gouffre Est cemonde…
O pauvres de nous sans guide!

Pour François Georgeon, directeur de recherche émérite au CNRS (laboratoire CETOBaC, Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques) interrogé sur France Culture, le vin, bien qu’interdit aux musulmans, a toujours eu sa place dans l’Empire ottoman où résidaient chrétiens et juifs.

Historiquement, on assiste à une alternance de prohibition et de tolérance, l’Etat étant en tension entre le respect de la loi religieuse et son intérêt financier (les levées de taxes).

À l’époque classique ottomane on a ainsi le choix entre le vin, la boza (fermentée à base de millet ou d’orge), et le raki (« sueur de l’alambic » pour les arabes) de faible importance.

Au 19ème siècle, avec le développement de la classe moyenne, boire fait partie de la modernité, le raki devenant boisson nationale à la fin du 19ème, avec une grande liberté de consommation du temps de Kemal et jusqu’à l’’arrivée récente d’ Erdogan et des conservateurs au pouvoir…

Une brinde d’Esclangon

Antoine Esclangon (1876-1959) était un de ces poètes félibriges qui tentaient de faire vivre la langue provençale dans les années 1900. Employé à la mairie de Toulon, il créa avec quelques autres, l’école félibréenne de la Targo.

Voici une « brinde » de sa composition (mot dont la proximité avec l’espagnol brindar et l’italien brindisi éclaire le sens sans nul doute. On donne à ce mot une origine allemande :Bring dir es…), trouvée dans Misé Lipeto, un livre de recettes de Marion Nazet.

miselipeto

Que se lèvo dòu vin e dei fremo
Se levo de lou fè de Dieu, disien lei Rière.
Dins nosto Prouvenço,
Lei fremo soun bello
E lei vin soun famous.
Sian i ped de Dieu !
A la bono vosto !

(Qui s’éloigne du vin et des femmes, s’éloigne de la foi de Dieu, disaient nos ancêtres. Dans notre Provence, les femmes sont belles et les vins fameux. Nous sommes aux pieds de Dieu ! A la bonne votre !)

 

Trois jours de vendange

Voici un poème d’Alphonse Daudet, mis en musique par Reynaldo Hahn en 1891. C’est une histoire un peu triste.

hahntroisjoursdevendange1893

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,
La jupe troussée et le pied mignon ;
Point de guimpe jaune et point de chignon :
L’air d’une bacchante et les yeux d’un ange.

Suspendue au bras d’un doux compagnon,
Je l’ai rencontrée aux champs d’Avignon,
Un jour de vendange.

Je l’ai rencontrée un jour de vendange.
La plaine était morne et le ciel brûlant ;
Elle marchait seule et d’un pas tremblant,
Son regard brillait d’une flamme étrange.

Je frissonne encore en me rappelant
Comme je te vis, cher fantôme blanc,
Un jour de vendange.

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,
Et j’en rêve encore presque tous les jours.
Le cercueil était couvert en velours,
Le drap noir avait une double frange.

Les sœurs d’Avignon pleuraient tout autour…
La vigne avait trop de raisins ; l’amour
A fait la vendange.

Alphonse Daudet, Les Amoureuses, 1858

La voici interprétée par Jaroussky

Il semble qu’un autre auteur, Emile Durand l’ait aussi mis en musique (vers 1850)

durandemiletroisjoursdevendangeca1850

chapitres d’octobre

Avec les vendanges, Octobre voit fleurir les festivités.

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Ainsi Rueil  (la Confrérie des Clos de Rueil Buzenval, dont nous avions fêté les 40 ans il y a 2 ans) tient son chapitre tous les ans à l’occasion de la fête des vendanges de la république de Buzenval, attirant les habitués de Suresnes, Montmartre,  Rambervillers (les gaubres gousteurs de testes de veau) , mais aussi cette année les taste-cuisses de grenouilles de Vittel, les vieilles murailles de Mantes la jolie, les Echansons et les fidèles de Clamart (malheureusement sans Dame Nicole Olmeta empêchée, mais à qui les Grands Maitres envoient leur bon souvenir),…

Parmi les nombreux intronisés, il faut signaler Michel Devot, Président de Cocorico et chevalier de Saint-Grégoire, et Dame Chantal, de Clamart !

Ils n’on pas boudé les savoureux vins du cru

et fait honneur au déjeuner en musique offert généreusement (mais pas goûté le pain traditionnel).

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Ici l’on chante

vive Bacchus, vive Bacchus, vive le vin qui nous régale,
vive Bacchus, vive Bacchus, vive Rueil et Buzenval !

Nous avons été heureux de retrouver Alain Zalmanski, chef de choeur, chanteur, et bien d’autres choses encore, qui est à la tête d’une imposante collection de partitions. Il faudra voir ça.

La semaine suivante, on se retrouvait au Musée du Vin chez les Echansons pour une soirée gastronomique sur le thème du Sud Ouest. Foie gras, magret fumé, boeuf gascon, et pour finir pruneaux d’Agen étaient accompagnés par des vins landais et périgourdins.

C’est sous la double égide des muses Euterpe et Erato que se déroula le chapitre avec les intronisation de Jean-Luc Bourré, violoncelliste émérite, qui nous régala de quelques morceaux de Bach, Saint-Saens, et Massenet,

bourrejoue

puis à celle de notre ami Michel Mella,

mellaboit

vice Président de Cocorico et Grand Chancelier de la Grappe Yerroise, mais aussi inlassable promoteur de la poésie.

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Ce soir les muses étaient avec nous !

D’autant qu’ un habitué de ces agapes, Jean-Louis, offrit au Musée une assiette chinée dans quelque brocante, affichant le poème : l’Amour et le Dieu du Vin, par M.Delalande, professeur.

Il commence ainsi :

Ovide dit : il faut aimer, Horace dit : il vaut mieux boire…
… Mes bons amis pour être heureux il faut les croire l’un et l’autre

et, après un argumentaire assez convaincant, se conclut par

On doit auprès de la beauté, Cédant au vin, à la tendresse
Boire jusqu’à la gaîté, Mais aimer jusqu’à l’ivresse.

L’air est à chanter , est-il indiqué, sur l’air de « prenons d’abord l’air bien méchant« . Voilà de quoi nous intriguer. Il s’agit d’un air apparemment bien connu à l’époque qui provient d’une « comédie en un acte mêlée d’ariettes par Marsollier. Musique de Dalayrac. Représentée pour la première fois sur le Théâtre de l’Opéra-comique, rue Favart, le 10 février 1799 « Les deux prisonniers : Adolphe et Clara », » qu’on aurait pu voir en 2016 au Vingtième Théâtre.

On trouvera les paroles complètes de cette chanson publiée en 1825 dans le chansonnier des grâces. Et voici la musique !

prenonslairbienmechant

 

 

 

Tu seras vigneron mon fils

C’est l’ami Ajit qui a dégoté dans un chateau de Saint-Emilion ce poème écrit par Louis Orizet, à la manière de Kipling.

tuserasvigneron

Il commence ainsi :

Si tu peux résister à la griffe du froid
Et rester tout le jour ployé sur ton coteau…

et se termine par

Alors dans le cuvage, quand je ne serais plus,
Poursuivant après moi ton généreux office,
Tout comme nos aïeux ont régné sur ces fûts,
Tu seras Vigneron mon fils.

Louis Orizet (1913-1998), ingénieur agronome de formation et écrivain, fut inspecteur général de l’INAO, maire de Denicé et l’un des acteurs de la promotion du beaujolais nouveau avec Georges Dubœuf dans les années 1970 (ll fut l’inventeur du slogan « Le beaujolais nouveau est arrivé »).

Avec son fils l’écrivain Jean Orizet, il a publié « les cent plus beaux textes sur le vin« . Ils y ont glissé 4 de leurs textes, c’était trop tentant, non ?

Comme Vendanges, de Jean Orizet

Gladiateur masqué de chêne
Par toute ses lames le pressoir perd
Son sang pulvérisé un peu plus tard
Au tiède laser du soupirail

Dans quelques jours les feuilles
rougiront du viol…

Alan Seeger

Oncle du chanteur folk Pete Seeger, Alan était un poète américain qui s’engagea en 14 dans la Légion Etrangère et périt sur le front de la Somme.

ASjeune

 « Qu’il soit bien compris que je n’ai pas pris les armes par haine des Allemands ou de l’Allemagne, mais par amour pour la France. »

livreleguiller

Il avait rendez-vous avec la mort, avait-il écrit dans un poème fameux.

seegeraucasque

Il nous a laissé un hommage au Champagne, écrit en 1914-15, dont l’édition originale vient de faire parler d’elle après son acquisition par Pierre-Emmanuel Taittinger de la maison du même nom.

(Voila qui rappelle certaines paroles de Winston Churchill (« nous ne nous battons pas seulement pour la France, mais pour le champagne!))

In the glad revels, in the happy fêtes,
    When cheeks are flushed, and glasses gilt and pearled
With the sweet wine of France that concentrates
    The sunshine and the beauty of the world,
Drink sometimes, you whose footsteps yet may tread
    The undisturbed, delightful paths of Earth,
To those whose blood, in pious duty shed,
    Hallows the soil where that same wine had birth.
Here, by devoted comrades laid away,
    Along our lines they slumber where they fell,
Beside the crater at the Ferme d’Alger
    And up the bloody slopes of La Pompelle,
And round the city whose cathedral towers
    The enemies of Beauty dared profane,
And in the mat of multicolored flowers
    That clothe the sunny chalk-fields of Champagne.
Under the little crosses where they rise
    The soldier rests. Now round him undismayed
The cannon thunders, and at night he lies
    At peace beneath the eternal fusillade …
That other generations might possess—
    From shame and menace free in years to come—
A richer heritage of happiness,
    He marched to that heroic martyrdom.
Esteeming less the forfeit that he paid
    Than undishonored that his flag might float
Over the towers of liberty, he made
    His breast the bulwark and his blood the moat.
Obscurely sacrificed, his nameless tomb,
    Bare of the sculptor’s art, the poet’s lines,
Summer shall flush with poppy-fields in bloom,
    And Autumn yellow with maturing vines.
There the grape-pickers at their harvesting
    Shall lightly tread and load their wicker trays,
Blessing his memory as they toil and sing
    In the slant sunshine of October days …
I love to think that if my blood should be
    So privileged to sink where his has sunk,
I shall not pass from Earth entirely,
    But when the banquet rings, when healths are drunk,
And faces that the joys of living fill
    Glow radiant with laughter and good cheer,
In beaming cups some spark of me shall still
    Brim toward the lips that once I held so dear.
So shall one coveting no higher plane
    Than nature clothes in color and flesh and tone,
Even from the grave put upward to attain
    The dreams youth cherished and missed and might have known;
And that strong need that strove unsatisfied
    Toward earthly beauty in all forms it wore,
Not death itself shall utterly divide
    From the belovèd shapes it thirsted for.
Alas, how many an adept for whose arms
    Life held delicious offerings perished here,
How many in the prime of all that charms,
    Crowned with all gifts that conquer and endear!
Honor them not so much with tears and flowers,
    But you with whom the sweet fulfilment lies,
Where in the anguish of atrocious hours
    Turned their last thoughts and closed their dying eyes,
Rather when music on bright gatherings lays
    Its tender spell, and joy is uppermost,
Be mindful of the men they were, and raise
    Your glasses to them in one silent toast.
Drink to them—amorous of dear Earth as well,
    They asked no tribute lovelier than this—
And in the wine that ripened where they fell,
    Oh, frame your lips as though it were a kiss.
On trouve en ligne cette traduction en vers des deux premiers quatrains :

I  Dans les joyeuses fêtes, dans les réunions heureuses,
Quand les joues sont colorées et les verres dorés et perlés
Avec le doux vin de France qui concentre
Les rayons du soleil et la beauté du monde,

II  Buvez quelquefois, vous dont les pas peuvent encore fouler
Les calmes, délicieux chemins de la Terre,
À ceux dont le sang, versé dans un pieux devoir,
Sanctifie le sol où ce même vin est né.

En voici une autre, en prose, trouvée sur le site Médecins de la Grande Guerre  du Dr Patrick Loodts (traduction Bernard Léguiller)

livreleguiller

Biographie, carnets de guerre et poèmes. Alan Seeger, traduit de l’anglais par Bernard Léguiller. Editions la Vague Verte, 80430 Inval-Boiron

Dans les joyeux banquets, dans les heureuses fêtes, quand les joues seront empourprées et que les verres seront pleins des perles dorées du doux vin de France, où se concentrent les rayons du soleil et la splendeur du monde,

       Buvez quelquefois, vous dont les pas pourront encore fouler les sombres et délicieux sentiers de la terre, buvez à la mémoire de ceux qui, pour un pieux devoir, ont versé leur sang, sanctifiant le sol où ce même vin naquit.

       Là, étendus par de dévoués camarades, ils sommeillent le long de nos lignes, à l’endroit où ils sont tombés, à côté du cratère de la Ferme d’Alger et en haut des coteaux sanglants de la Pompelle,

       Et autour de la vine et de la cathédrale dont les ennemis de la Beauté osèrent profaner les tours, dans le tapis de fleurs multicolores qui revêt les champs crayeux et ensoleillés de la Champagne.

       Sous chacune des petites croix érigées, repose le soldat.

       Obscurément sacrifié, sa tombe sans nom, nue, sans sculpture, sans dédicace poétique, sera empourprée par l’Eté de coquelicots en fleurs et l’automne la jaunira de vignes mûrissantes.

       Là, les vendangeurs en faisant la récolte, marcheront plus légèrement, et en chargeant leurs plateaux d’osier, ils béniront sa mémoire tandis qu’ils chanteront en accomplissant leur dur labeur … sous les rayons obliques du soleil d’octobre …

       Combien j’aime à penser que si mon sang est assez privilégié pour imprégner cette terre où le sien pénétra, je ne disparaîtrai point entièrement, mais quand les banquets s’animeront aux bruits des voix, quand on boira en portant des toasts,

       Et que les faces illuminées par la joie de vivre seront rendues plus radieuses par les rires et la bonne chère, des coupes étincelantes un atome de mon être s’élancera vers les lèvres que j’ai tant aimées.

       Ainsi, un être qui n’aura pas convoité l’idéal plus haut que celui incarné, coloré, vivifié par la nature. même, de la tombe s’élèvera pour atteindre les rêves chéris de sa jeunesse, ces rêves qu’il ne réalisa pas et qu’il aurait pu vivre.

       Hélas ! combien périrent ici, à qui la vie réservait de délicieux présents ; combien, dans toute la vigueur et le charme de leur jeunesse couronnée de tous les dons qui conquièrent et séduisent !

       Honorez-les non pas tellement avec des larmes et des fleurs ! Mais vous, avec qui est restée la douce réalisation de leurs rêves, vous vers qui, dans l’angoisse des heures atroces se tournèrent leurs dernières pensées quand leurs yeux mourants se fermaient,

       Rappelez-cous quels hommes ils furent ; et quand vous êtes sous le tendre charme de la musique ou parmi une brillante assistance animée de la joie la plus vive, levez vos verres à leur mémoire dans un toast silencieux.

Buvez à eux, – pleins d’amour pour la Terre chérie ! Ils ne demandent pas de plus éloquent témoignage de tendresse, et, dans le jus de la vigne qui a mûri à l’endroit même où ils tombèrent, oh ! trempez vos lèvres comme si vous leur donniez un baiser.

Alan Seeger

Volontaire américain, mort pour la France

plaquette

Baptiste W.Hamon chante « la ballade d’Alan Seeger », chanson qu’on peut écouter par exemple sur Spotify.

Li Bai

Il y a treize cents ans vivait en Chine un des plus grands poètes de ce pays. Li Bai, Li Po, Li Tai Pe ou Li Taibai, comme on voudra.  Si nous en parlons, c’est bien sûr que cet homme aimait le vin, ou plutôt l’alcool qui en tient lieu en Chine.Ses poésies ont été traduites par le Marquis d’Hervey-Saint-Denys, qui rapporte ainsi comment il fut présenté à l’Empereur :

“J’ai, dans ma maison, avait dit [son ministre] Ho-tchi-tchang à l’empereur chinois, le plus grand poète peut-être qui ait jamais existé : Je n’ai pas osé en parler encore à Votre Majesté, à cause d’un défaut dont il paraît difficile qu’il se corrige : il aime le vin, et en boit quelquefois avec excès. Mais que ses poésies sont belles ! Jugez-en vous-même, seigneur”, continua-t-il en lui mettant entre les mains quelques vers de Li-taï-pé.

« L’empereur lut ces vers et en fut enthousiasmé. “Je sais, dit-il, condescendre aux faiblesses de l’humanité. Amenez-moi l’auteur de ces poésies ; je veux qu’il demeure à ma Cour, dussé-je ne pas réussir dans les efforts que je tenterai pour le corriger.” 

Li Bai eut une vie mouvementée, une légende veut « qu’ayant essayé de se tenir debout sur l’un des côtés de sa barque, après avoir bu plus que de raison, il ne fut pas assez ferme sur ses pieds, tomba dans l’eau et se noya. »

On pourra lire la traduction du Marquis , et ci-dessous quelques extraits comme

en face du vin


La vie est comme un éclair fugitif ;
Son éclat dure à peine le temps d’être aperçu.
Si le ciel et la terre sont immuables,
Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous !
O vous, qui êtes en face du vin et qui hésitez à boire,
Pour prendre le plaisir, dites-moi, je vous prie, qui vous attendez ?

Un jour de printemps, le poète exprime ses sentiments au sortir de l’ivresse

Si la vie est comme un grand songe,
A quoi bon tourmenter son existence !
Pour moi je m’enivre tout le jour,
Et quand je viens à chanceler, je m’endors au pied des premières colonnes1.
A mon réveil je jette les yeux devant moi :
Un oiseau chante au milieu des fleurs ;
Je lui demande à quelle époque de l’année nous sommes.
Il me répond : A l’époque où le souffle du printemps fait chanter l’oiseau.
Je me sens ému et prêt à soupirer,
Mais je me verse encore à boire ;
Je chante à haute voix jusqu’à ce que la lune brille,
Et à l’heure où finissent mes chants, j’ai de nouveau perdu le sentiment de ce qui m’entoure.

Le poète descend du mont Tchong-nân et passe la nuit à boire avec un ami

Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres ;
La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur,
Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue,
Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit.
Nous arrivons en nous tenant par la main devant une rustique demeure,
Un jeune garçon nous ouvre la barrière formée de rameaux entrelacés ;
Nous passons par un étroit sentier dont les bambous touffus rendent l’entrée mystérieuse,
Et les grandes herbes verdoyantes frôlent gaiement la soie de nos vêtements.
Ma joie éclate de nous trouver ensemble dans cette retraite charmante,
Nous nous versons l’un à l’autre un vin d’une saveur exquise ;
Je chante, je chante la chanson du vent qui souffle à travers les pins,
Et ma verve ne s’épuise qu’à l’heure où s’efface la voie lactée.
J’ai perdu ma raison et cela excite encore votre gaieté, mon prince ;
Nous oublions tous deux, avec délices, les préoccupations de la vie réelle.

Chanson à boire

Seigneur, ne voyez-vous donc point les eaux du fleuve Jaune ?
Elles descendent du ciel et coulent vers la mer sans jamais revenir .
Seigneur, ne regardez-vous donc point dans les miroirs qui ornent votre noble demeure,
Et ne gémissez-vous pas en apercevant vos cheveux blancs ?
Ils étaient ce matin comme les fils de soie noire,
Et, ce soir, les voilà déjà mêlés de neige.
L’homme qui sait comprendre la vie doit se réjouir chaque fois qu’il le peut,
En ayant soin que jamais sa tasse ne reste vide en face de la lune.
Le ciel ne m’a rien donné sans vouloir que j’en fasse usage ;
Mille pièces d’or que l’on disperse pourront de nouveau se réunir.
Que l’on cuise donc un mouton, que l’on découpe un bœuf, et qu’on soit en joie ;
Il faut qu’ensemble aujourd’hui, nous buvions d’une seule fois trois cents tasses3.
Les clochettes et les tambours, la recherche dans les mets ne sont point choses nécessaires,
Ne désirons qu’une longue ivresse, mais si longue qu’on n’en puisse sortir.
Les savants et les sages de l’Antiquité n’ont eu que le silence et l’oubli pour partage ;
Il n’est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité.