churelurer

Voici un verbe oublié, mais qui pourrait être utile aux amateurs de vin.

Il signifiait « goûter du vin en se rinçant la bouche, comme le font les marchands lorsqu’ils essaient une pièce« .

On disait aussi chuleurer.

Le verbe est attesté au début du 13ème siècle dans un ouvrage de Gautier de Coinci , Sainte Léocade (cf. le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy (1881) )

churelurer

 

la corne enchantée

Il y a dans le roman médiéval Perceval le Gallois (vers 1180 et suivants, manuscrit de Mons, publié par Ch. Potvin) un curieux passage qui a attiré notre attention.

cord'ivoire     Un chevalier se présente devant le roi Arthur, porteur d’un cor « d’ivoire à 4 bandes d’or, moult beles et moult gracieuses« . « faites le remplir d’eau de fontaine qui soit claire et saine, elle deviendra du vin, des plus chers et des plus fins« .

corsuiteMais il y a un hic. « Nul ne pourra en boire sans en répandre sur soi  qui aura trompé sa femme ou été trompé par elle« . Ambiance ! On laissera le lecteur du bon clos imaginer la suite, ou la lire  dans le texte. (ce dictionnaire d’ancien français peut être utile)

fragonard dessin de Fragonard

Il s’agit d’une légende d’origine orientale assez répandue, nous dit M. Mazuy, dans sa traduction du Roland furieux de l’Arioste ; (celui-ci l’aurait trouvé dans Tristan).

gravurelacoupeOn la trouve aussi dans la chanson de geste Huon de Bordeaux. La Fontaine en fera une comédie (la coupe enchantée) et un conte

lafontaineoù il conseille à un cocu de mettre de l’eau dans son vin, pourrait-on dire !

Quand on l’ignore, ce n’est rien
Quand on le sait, c’est peu de chose.
Vous croyez cependant que c’est un fort grand cas:
Tâchez donc d’en douter, et ne ressemblez pas
A celui-là qui but dans la coupe enchantée.

 

 

Le jeu de saint nicolas

  enluminurebodelJehan Bodel lisant son miracle

Dans ce « miracle » du début du 13ème siècle, pièce édifiante qui voit la conversion d’un roi mahométan,  confondu par un miracle de Saint-Nicolas (son trésor dérobé a été rapporté, doublé,  par les voleurs) l’auteur Jean Bodel se réjouit à mettre en scène des personnages hauts en couleur, joueurs, voleurs, et qui aiment boire !

folio227R1er feuillet du jeu de saint nicolas (manuscrit)

Voici un savoureux dialogue en vieux français et sa traduction

jeudesaintnicolas

jeudesaintnicolas2

l’eau et le vin

Petit problème facile trouvé sur le site de l’Université de Rouen

De l’eau dans le vin et du vin dans l’eau
Pierre et Paul ont devant eux chacun un verre contenant la même quantité de liquide. Le verre de Paul contient de l’eau, celui de Pierre du vin rouge.
Paul dit à Pierre : « Puis-je prendre un peu de ton vin pour rougir mon eau. »
Pierre : « Bien sûr. »
Paul verse un peu du vin de Pierre dans son verre d’eau.
Pierre : « Maintenant ton verre est plus rempli que le mien, veux-tu me donner un peu de ton breuvage ? »
Paul : « Bien sûr. »
Pierre verse un partie du contenu du verre de Paul dans son verre de vin jusqu’à ce que les deux verres contiennent de nouveau exactement la même quantité de liquide.
Y a-t-il plus de vin dans le verre d’eau de Paul que d’eau dans le verre de vin de Pierre ?

On trouvera la solution là

faire chabrot

Bien des amateurs de vin sacrifient à cette tradition, qui consiste à finir sa soupe en y rajoutant du vin, et en portant l’écuelle à la bouche généralement.

C’est une coutume du Sud de la France, on  dit  « fa chabrou » en occitan, chabrol, et encore  faire godaille en Charente, nous apprend expressio.fr. Le terme serait apparenté à chevreau (chabro) sans qu’on comprenne bien pourquoi… (Champoreau – cité dans la Passion de Joseph Pasquier, de Georges Duhamel se dit plutôt pour un mélange café alcool).

C’est une pratique fortement corrélée au port du béret ou de la casquette semble-t-il, comme on peut voir ci-dessous (en Corrèze, Ardèche, Baronnies, Cévennes et Hautes Alpes et Haute Provence).

chabrocorreze Chabrotardeche Chabrotbaronnies Chabrotcevennes Chabrothautesalpes Chabrothteprovence« Faire chabrot garde le ventre chaud« , dit-on aussi.  C’est ce qui est proclamé sur le blog du dessinateur Anthony Pascal, les dentus, qui en a dessiné toute une série (de dentus) faisant chabrot.

Les Dentus font chabrot - 01L’écrivain Paul Fournel, évoquant son grand-père, a écrit un joli poème sur ce thème (publié dans Le Bel Appétit). Gastronome, amateur de vin, Oulipien, cycliste, il a toutes qualités pour entrer dans la galerie du Bon Clos. Bienvenue !

fournel

IMG_2205Et le groupe limouso-auvergnat Icoranda limouso-auvergnat en a fait un morceau, publié dans son album « des Monédières au Mont Dore ». En voici un extrait.

Des_Monedieres_au_Mont_Dore

 

Au Trumilou

Voici, sur le quai de l’Hôtel de Ville à Paris, un restaurant cantalou comme on les aime : cuisine du terroir, grande salle propice aux discussions passionnées…

Nous en rapportons quelques images.

Cette affiche est signée Pierre Felix Masseau, dit Fix-Masseau

affichemasseauon pourra  voir une exposition de ses oeuvres sur gallica ; en voici deux autres

serveurenroutenonCes deux tableaux sont signés « Galant » semble-t-ilhommeaubar

debouchageCelui-ci, un peu surréaliste, n’est pas signé. On aime ces pieds entrelacés.

tableDes dessinateurs sont passés par là. On reconnaît Piem qui il y a vingt ans trouvait déjà la maison chaleureuse. Qui saura déchiffrer les noms des autres ?

dessinsEt voici un intéressant dialogue entre Lucky Luke et les Dalton, du regretté Robert Lassus

daltonEt pour finir, l’aïeul du restaurateur !

vieuxaubar

la danse des raisins

Scientifique, galante, religieuse… voila plusieurs façons de voir danser les raisins.

Commençons par la scientifique, avec ces raisins secs qui vont et viennent dans un verre d’eau pétillante. Plus lourds que l’eau, ils tombent mais remontent lorsque des bulles de gaz viennent les accrocher.

Poiursuivons avec la danse du raisin (symbole du plaisir des sens et de jouissance)  que mène la meunière du tricorne de Manuel de Falla pour se jouer de l’importun Corregidor

danseduraisin

ci-dessous par la Antonio Marquez Company  en 2013 (c’est à 11mn43s)

Et voici la bénédiction du raisin, pratiquée traditionnellement à l’Assomption, par le groupe arménien NAVASART sur le site de l’ina

 

1,2,3 dô !

C’est ainsi qu’on dit « à la votre » en vietnamien, nous a assuré le jeune guide Huy (prononcer Hou-i, à droite en rouge sur la photo))

123doen avalant coup sur coup un verre d’alcool de lait de coco à 29°alcoolcocoet un verre de vin de serpent à 45°.

snakewinesDe vin de raisin on ne trouve guère au Vietnam (cette aquarelle de N’guyen Li  a été vue à Hoi An)aquarellesi ce n’est le Da Lat (vignoble des hauts plateaux) dont le blanc a une attaque aromatique hélas fugace, et le rouge pourrait passer pour un bordeaux de tout début de gamme. blancdalat Mais il y a de la bière (Bia Hoi est la marque la plus populaire) biahoiet des alcools faits à partir de riz, de coco et autres décoctions.

Voici un  service à vin traditionnel en argent (début 19ème) exposé à la cité impériale de Hue.
serviceavin1820Et l’on importe bien sûr du vin, du Chili notamment.bouteilles  Ces porte-bouteilles artisanaux sont fabriqués dans le Mékong (vus à Cu Chi où sont les fameux tunnels)portebouteille portebouteille2Ce pot et cette vendangeuse (?) sont fabriqués près de Danang.potauxgrappes vendangeuse?Voici enfin une statuette  représentant Chi Pheo, un personnage populaire de la littérature vietnamienne, création  de l’écrivain Nam Cao (1915-1921), que nous avons vue exposée sur un autel familial dans les montagnes de Sapa,

chipheoautelsapaEn voici une autre vue dans une boutique à Hoi Anchipheohoian

Chez Fillot

Voici un caviste installé depuis plus d’un siècle à Gentilly, aux portes de Paris. Dans ce bâtiment en brique de type industrielentréefillot est abrité un véritable capharnaüm de bouteilles et de foudres de chêne (voir ici l’impressionante visite virtuelle).

capharnaum On y trouve aussi des articles de tonnellerie, un restaurant (les foudres de Bacchus), et quelques dessins et affiches intéressants, comme cette publicité pour le champagne Henri Abelé…

afficheabeléchezfillotou cette bacchanale animée dans les caves…

orgie(Une recherche d’images nous permet d’en trouver l’auteur : Roger Blachon, dessinateur bien connu des lecteurs de l’Equipe ; nous en reparlerons)

Il y a quelques années, nous avions visité cet établissement avec le regretté Jean Mussote, voila qu’il nous revient en pleine poire avec l’invitation de nos amis de Bagneux (ci-dessous le grand-maître Yves Bozon)

yvesbozonqui y organisaient une soirée dégustation.

soiréefillotIl faut dire que Jacques Fillot, le maitre des lieux, est messier à la Confrérie Balnéolaise des Chevaliers de Bacchus, et qu’il met son établissement à disposition gracieusement. Et que Philippe Sochon, qui animait la dégustation, est un sommelier balnéolais (également messier de la Confrérie) reconnu qui compte dans son parcours l’Arpège, le Ritz et le Lutétia…

philippesochonAprès un apéritif muscat/sauvignon du pays d’oc, on nous a proposé d’examiner à l’aveugle au cours du repas un viognier du pays d’oc, reconnaissable, pour ceux qui ont le nez fin, à ses arômes de lychee ;

secretdelunesviognierpuis un syrah de crozes hermitage, « les paillanches » (référence à une méthode d’amendage du sol par de la paille mélangée à et de la terre) qui en a dérouté plus d’un par sa puissance et sa virilité ;

les paillanches-croze-hermitageset enfin un Maury servi avec le dessert. Puis de répondre à un quizz aux multiples pièges. N’importe, c’est la table de votre serviteur, qui comptait 5 balnéolais(es), 2 clamartois et un montmorencéen qui s’en sortit le mieux. Chacun put repartir avec une bouteille de clos des brugnauts (Bagneux 2014).brugnautsMerci amis de Bagneux ! Et merci aux musicos Marc et Garance qui ont animé la soirée !

Le Vrai dans le Vin

Voici un poème de Victor Hugo, véritable déclaration de guerre à la guerre, et hommage au vin. Il date de 1865. La scène se passe à la barrière (du Maine sans doute, Hugo en a parlé, a rapporté Goncourt) au-delà de laquelle coule (à peu de frais) le vin de Suresnes…

Jean Sévère était fort ivre.
Ô barrière ! ô lieu divin
Où Surène nous délivre
Avec l’azur de son vin !

Un faune habitant d’un antre,
Sous les pampres de l’été,
Aurait approuvé son ventre
Et vénéré sa gaieté.

Il était beau de l’entendre.
On voit, quand cet homme rit,
Chacun des convives tendre
Comme un verre son esprit.

À travers les mille choses
Qu’on dit parmi les chansons,
Tandis qu’errent sous les roses
Les filles et les garçons,

On parla d’une bataille ;
Deux peuples, russe et prussien,
Sont hachés par la mitraille ;
Les deux rois se portent bien.

Chacun de ces deux bons princes
(De là tous leurs différends)
Trouve ses États trop minces
Et ceux du voisin trop grands.

Les peuples, eux, sont candides ;
Tout se termine à leur gré
Par un dôme d’Invalides
Plein d’infirmes et doré.

Les rois font pour la victoire
Un hospice, où le guerrier
Ira boiter dans la gloire,
Borgne, et coiffé d’un laurier.

Nous admirions ; mais, farouche,
En nous voyant tous béats,
Jean Sévère ouvrit la bouche
Et dit ces alinéas :

« Le pauvre genre humain pleure,
« Nos pas sont tremblants et courts,
« Je suis très ivre, et c’est l’heure
« De faire un sage discours.

« Le penseur joint sous la treille
« La logique à la boisson ;
« Le sage, après la bouteille,
« Doit déboucher la raison.

« Faire, au lieu des deux armées,
« Battre les deux généraux,
« Diminuerait les fumées
« Et grandirait les héros.

« Que me sert le dithyrambe
« Qu’on va chantant devant eux,
« Et que Dieu m’ait fait ingambe
« Si les rois me font boiteux ?

« Ils ne me connaissent guère
« S’ils pensent qu’il me suffit
« D’avoir les coups de la guerre
« Quand ils en ont le profit.

« Foin des beaux portails de marbre
« De la Flèche et de Saint-Cyr !
« Lorsqu’avril fait pousser l’arbre,
« Je n’éprouve aucun plaisir,

« En voyant la branche, où flambe
« L’aurore qui m’éveilla,
« À dire : « C’est une jambe
« Peut-être qui me vient là ! »

« L’invalide altier se traîne,
« Du poids d’un bras déchargé ;
« Mais moi je n’ai nulle haine
« Pour tous les membres que j’ai.

« Recevoir des coups de sabre,
« Choir sous les pieds furieux
« D’un escadron qui se cabre,
« C’est charmant ; boire vaut mieux.

« Plutôt gambader sur l’herbe
« Que d’être criblé de plomb !
« Le nez coupé, c’est superbe ;
« J’aime autant mon nez trop long.

« Décoré par mon monarque,
« Je m’en reviens, ébloui,
« Mais bancal, et je remarque
« Qu’il a ses deux pattes, lui.

« Manchot, fier, l’hymen m’attire ;
« Je vois celle qui me plaît
« En lorgner d’autres et dire :
« Je l’aimerais mieux complet. »

« Fils, c’est vrai, je ne savoure
« Qu’en douteur voltairien
« Cet effet de ma bravoure
« De n’être plus bon à rien.

« La jambe de bois est noire ;
« La guerre est un dur sentier ;
« Quant à ce qu’on nomme gloire,
« La gloire, c’est d’être entier.

« L’infirme adosse son râble,
« En trébuchant, aux piliers ;
« C’est une chose admirable,
« Fils, que d’user deux souliers.

« Fils, j’aimerais que mon prince,
« En qui je mets mon orgueil,
« Pût gagner une province
« Sans me faire perdre un oeil.

« Un discours de cette espèce
« Sortant de mon hiatus,
« Prouve que la langue épaisse
« Ne fait pas l’esprit obtus. »

Ainsi parla Jean Sévère,
Ayant dans son coeur sans fiel
La justice, et dans son verre
Un vin bleu comme le ciel.

L’ivresse mit dans sa tête
Ce bon sens qu’il nous versa.
Quelquefois Silène prête
Son âne à Sancho Pança.