Voici un mot que l’on ne rencontre pas souvent, mais qui veut bien dire ce qu’il veut dire : un verre de rouge plein à ras bord. On l’écrit aussi rouge bord.
On le trouve en 1665 dans le repas ridicule de Boileau :

Un laquais effronté m’apporte un rouge-bord
D’un Auvernat (*) fameux qui, mêlé de Lignage[*],
Se vendoit chez Crenet (**) pour vin de l’Ermitage[°°°],
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux.
(*) vins de l’Orléanais : le domaine des Bérioles revendique ce nom auvernat (on appelait ainsi le pinot noir en val de Loire) cf vignerons d’exception ; le lignage est un cépage oublié, car très sensible à l’oïdium et peu productif, que l’on replante en Val de Loire cf RVF
(**) marchand de vin qui tenait le cabaret de la Pomme de Pin, dans l’île de la Cité.
(***) celui-là on le connait !
et récidive un peu plus loin…
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte.
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri,
Avec un rouge-bord acceptent son défi.
C’est semble-t-il, la première attestation : avant 1665, pas de texte identifié.
(cf dictionnaire étymologique Larousse, les mots du vin et de l’ivresse de Martine Courtois, ou encore L’argot du bistrot, de GIRAUD Robert où la date indiquée est erronée)
Wikisource le rapporte dans une pièce de 1710, « l’heureux naufrage », de Nicolas Barbier :
« Tu sors du cabaret, où quelques rouges-bords
T’ont sans doute inspiré ces furieux transports.«
On trouve aussi ce terme dans le chant d’union de la franc-maçonnerie, qui daterait de 1737.

Munis d’un rouge bord, que par trois fois un signal de nos verres Soit une preuve d’accord Nous buvons à nos Frères.
L’expression va vivre sa vie, En 1815 la voici dans « Une nuit de la Garde Nationale », vaudeville d’Eugène Scribe (Walse du Havre, le récit du caporal :je pars…)
« J’examine, Cette mine Qu’enlumine Un rouge bord ; »
(On retrouvera le même air un peu plus loin)
La voici dans les Misérables (1862) :

« le vin de Suresnes* parodie le vin d’Albe, le rouge bord** de Desaugiers fait équilibre à la grande coupe de Balatron (***); le Père-Lachaise exhale sous les pluies nocturnes les mêmes lueurs que les Esquilies****, et la fosse du pauvre achetée pour cinq ans vaut la bière de louage***** de l’Esclave.«
* pour Horace, c’est le vin de Falerne
**mentionné dans « Tous les Vaudevilles ou chacun chez soi », de Scribe, Delestre-Poirson et Désaugiers
Air : Je pars. (Une nuit de la Garde Nationale.) mentionné plus haut
D’abord, Devant un rouge bord J’ai laissé mons Sabord Et, ses Gardes-Marine ;
***VH fait référence à la savoureuse satire d’Horace : Description d’un repas ridicule
**** cimetière des pauvres, à Rome
***** cercueil de location, voir l’Histoire des Coutumes Funéraires d’A.Carlier
Théophile Gautier aimait bien aussi ce mot, on le retrouve maintes fois dans le Capitaine Fracasse paru en 1863 :

» Le Baron, quoiqu’il fût déjà un peu gris, ne put s’empêcher de porter à la santé des princesses un rouge-bord qui l’acheva« .
« On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer qu’il avait bu consciencieusement sa rasade.
»
» Pour la première fois peut-être de sa vie, quoique le vin fût bon, Blazius laissa son verre demi-plein, oubliant de boire. Certes, il fallait qu’il fût bien navré dans l’âme, car il était de ces biberons qui souhaitaient d’être enterrés sous le baril, afin que la cannelle leur dégoutte dans la bouche, et il se fût relevé du cercueil pour crier « masse » à un rouge-bord. » (chapitre VI)
« »Dans un flacon de cristal moucheté de fleurettes d’or étincelait un vin couleur de rubis, auquel, dans un flacon pareil, faisait pendant un vin couleur de topaze. Il y avait deux couverts, et lorsque Sigognac entra, Zerbine faisait raison d’un rouge-bord au marquis de Bruyères, dont le regard flambait d’une double ivresse, car jamais la maligne soubrette n’avait été plus séduisante, et d’autre part le marquis professait cette doctrine que sans Cérès et sans Bacchus, Vénus se morfond. » (chapitre IX)

Puis au chapitre XVI (avec prime une chanson bachique) :
À Bacchus, biberon insigne,
Crions : « Masse ! » et chantons en chœur :
Vive le pur sang de la vigne
Qui sort des grappes qu’on trépigne !
Vive ce rubis en liqueur !
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d’eau claire se mouille
Au lieu de boire du vin frais.
Devant les brocs qu’il s’agenouille !
Ou soit mué d’homme en grenouille
Et barbotte dans les marais !
…« On décréta un rouge-bord en l’honneur du chansonnier, et quand les verres furent vidés, chacun fit rubis sur l’ongle pour montrer qu’il avait bu consciencieusement sa rasade. » (chapitre XVI)
(Au passage, on note « faire rubis sur l’ongle », cette expression qui date de la même époque et qui signifie vider son verre jusqu’à la dernière goutte, de sorte que celle-ci puisse tenir sur l’ongle sans s’écouler ; finir jusqu’à la dernière goutte ; aujourd’hui métaphore pour « payer jusqu’au dernier centime »)

Plus proche de nous, en 1932 dans la gazette bruxelloise Pourquoi Pas, on peut lire à propos du revuiste Edmond Bodart :
Bodart est simplement magnifique quand on le voit le ventre à table, la serviette au menton et la fourchette au poing, la face épanouie. Quand il lève alors un rouge-bord à la hauteur de l’œil et de la lampe, il vous fait comprendre tout ce que le culte de la Table peut apporter de secrètes béatitudes et de matérielles consolations aux pèlerins de cette vallée de larmes.
Le graphique ci-dessous, obtenu avec l’outil Ngram Viewer de Google qui permet de traquer les occurrences des mots dans la langue écrite, montre l’inexorable déclin du mot depuis les années 1950. On ne remplit plus les verres à ras bord !



Dégustation oblige…