Les larmes du vin

C’est le titre du dernier ouvrage de Daniel Picouly, qui vient de se voir remettre le prix de l’Académie Rabelais aux Noces de Jeannette.

On connait l’homme, sa faconde, sa tchache, son écriture orale, sa sincérité. Il le dit tout net : je suis un escroc, je ne connais pas grand chose au vin ! Et pourtant on l’a accueilli chez les chevaliers du tastevin, au Clos Vougeot, et à la Commanderie des vins des côtes du Rhône à Sablet !

Alors il a cherché dans sa famille, sa bio ; et il en trouvé des traces de vin sur son chemin.

Ca commence par une tache de vin à la naissance, et par les 4 gouttes de champagne administrées derrière les oreilles, les 4 gouttes du bonheur, et les bouteilles envoyées par son parrain à chaque anniversaire. Le litron mis à rafraichir dans la rivière pour attirer les poissons. Sa première cuite (« pompette ») à 10 ans, son cahier d’étiquettes… Sa rencontre avec un clochard à chapka et sa bouteille emmaillotée, son expérience de commis de bar à Orly, servant des baquets au prix du ballon, et la « p’tite côte sans faux-col » de son p’pa. On fait connaissance de toute la famille, papa, m’am, grande soeur, petite soeur (il est le 11ème de 13 enfants), et cerise sur le gâteau, Marie, sa fille chérie, est dans l’assistance (ci-dessous tout à gauche) !

On revoit avec lui la coupe du monde de foot 1958 en Suède où il faut « boire avant de perdre », on assiste aussi au sauvetage improbable de Marie Antoinette par les vins du Postillon, pour le retrouver à plus de 40 ans avec « une gueule de vendange tardive ». On retiendra aussi qu' »un navire qui n’a pas goûté le vin goûtera le sang ! »

(Et on apprend aussi au passage que Claude Villers, le génial animateur du tribunal des flagrants délires et d bien d’autres émissions radiophoniques, avait été catcheur sous le nom de l‘homme au masque de soie.)

Merci aussi à lui de nous remémorer le numéro de Louis de Funès dans l’Aile ou la Cuisse »

Bref Daniel Picouly n’a pas démérité et a pu recevoir son prix sans rougir.

Il ne s’est pas fait prier pour écouler la marchandise,

avec succès !

Quant à l’Académie Rabelais, tous les présents conviendront qu’elle a bien fait les choses ! Merci !

excellent bordeaux blanc

Et on ne montre pas tout !

On conclut avec quelques trouvailles vues dans les salons des Noces, troisième mi-temps de l’Opéra-Comique voisin…

Vert Vert

C’est un conte drolatique, Vert Vert ou les voyages du perroquet de la visitation de Nevers, poème héroïque publié en 1734 par Jean-Baptiste Gresset, dont le héros est un perroquet. Il fit grand bruit à l’époque, et eut une nombreuse descendance au théâtre, à l’opéra-comique mais aussi en peinture, et jusque dans des performances et expositions d’art contemporain (on parlera en fin d’article d’ Oral Texte)..

C’est l’opéra-comique d’Offenbach monté en 1869 qui nous intéresse ici, car il recèle un sympathique air à boire…

Mais racontons d’abord l’histoire : Vert Vert, perroquet ramené d’Amérique, est la mascotte d’un couvent de Visitandines à Nevers, tant il est prolixe en prières et paroles d’Evangile. Il parle latin!

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Le Perroquet Vert-Vert au couvent des Visitandines de Nantes, par Jean-Claude Rumeau

Mais, requis par un autre couvent, à Nantes, il est embarqué sur un bateau qui descend la Loire. Durant le long voyage, aux côtés de « deux nymphes, trois dragons, une nourrice, un moine, deux gascons », c’est à un tout autre langage qu’il est confronté :

car, les dragons, race assez peu dévote,
ne parloient là que langue de gargotte ;
charmant au mieux les ennuis du chemin,
ils ne fêtoient que le patron du vin ;
puis les gascons et les trois peronelles
y concertoient sur des tons de ruelles :
de leur côté, les bateliers juroient,
rimoient en Dieu, blasphémoient et sacroient.

On imagine la suite : Vert perd son latin et ne fait que jurer, grand scandale au couvent ; on le renvoie à Nevers, où on l’attend pour le juger. Le voilà encagé, privé de tout. Le châtiment fait son effet :

Couvert de honte, instruit par l’infortune…
…l’oiseau contrit se reconnut enfin :
il oublia les dragons et le moine ;
et pleinement remis à l’unisson
avec nos sœurs, pour l’air et pour le ton,
il redevint plus dévot qu’un chanoine.

Las. Le retour à la vie de plaisirs va lui être fatale :

Du sein des maux d’une longue diette,
passant trop-tôt dans des flots de douceurs,
bourré de sucre, et brûlé de liqueurs,
Ver-Vert, tombant sur un tas de dragées,
en noirs cyprès vit ses roses changées.

Vert Vert meurt, et c’est là qu’Offenbach a choisi de faire commencer son histoire.

Son Vert Vert est un jeune homme, neveu de la directrice du couvent où vient de mourir le perroquet. Peut-être sa réincarnation ? On ne racontera pas l’argument en détail, il suffit de savoir qu’il y a des amoureux, des couples qui veulent se retrouver, et comme dit la RTBF, « on y retrouve des personnages truculents et des quiproquos dans une ambiance très vaudevillesque. »

On se retrouve ainsi à la fin du 2ème acte (scène 14) dans une auberge où l’on va découvrir les talents vocaux de Vert Vert, requis par Corilla la chanteuse de remplacer au pied levé un chanteur défaillant.

Allons ! du vin partout et des chansons légères !
Et ceux qui le voudront pourront casser leurs verres !
Au diable les belles manières, Avec nous, Avec eux, jamais de façons !

Amusons-nous, gais compagnons,
A la dragonne, entre dragons !
Buvons ! chantons !

Et pif ! et paf ! et versez donc, Madame l’hôtelière !
Vos deux mains sont-elles de plomb ? Vous ne les levez guère.
Si la bouteille que voilà ! Est trop lourde, ma chère,
Donnez ! chacun se chargera De la rendre légère !

vient la Chanson

VERT-VERT.

Quand du flacon en flots d’or il s’échappe
Comme un reflet du chaud soleil,
Dont les rayons ont fait mûrir la grappe,
Que j’aime à voir ce vin vermeil.
Je bois à vous, ma belle dame !

LA CORILLA.
Beau cavalier ! je bois à vous.

VERT-VERT.
Le présent enivre mon âme !

LA CORILLA.
Et l’avenir sera plus doux !…

ENSEMBLE.
Versez ! amis ! versez ! toujours !
Ce vin béni par les amours !…

LA CORILLA.
Tout en chantant l’amour et la jeunesse
Buvons ce vin qui vient de loin.
Et de chasser l’importune tristesse,
Gaîment remettons-lui le soin !

VERT-VERT.
Je bois à vous, ma belle dame !

LA CORILLA.
Beau cavalier ! je bois à vous !

VERT-VERT.
Le présent enivre mon âme,

LA CORILLA.
Et l’avenir sera plus doux !

ENSEMBLE.
Versez ! amis ! Versez, toujours.
Ce vin béni par les amours.

Etc.

Signalons le CD d’ Opera Rara selon l’édition de J.C.Keck

Concluons en signalant que les amateurs d’art contemporain ont jusqu’au 23 juillet 2022 pour visiter l’exposition Oral Texte à la Fondation Pernod Ricard , qui propose de revenir sur les origines du langage articulé avec les propositions d’une douzaine d’artistes comme Angélique Buisson qui s’est inspirée du conte de Vert Vert.

Voici des extraits de l’opéra Vert Vert, par Perez et Angélique Buisson

Un disque vinyl et des fichiers audio haute définition sont disponibles sur le site de Duuu éditions

-> et le 6 juillet, performance de Perez  sur une proposition de Angélique Buisson + lancement du vinyle Vert Vert édité par *Duuu

Procession de bouteilles

Il est un petit village de Provence où le 1er juin de chaque année on honore Saint-Marcellin en faisant bénir une bouteille dans la chapelle qui lui est vouée. Le vin qu’elle contient sera réputé un élixir de santé pour qui en boira.

vigne à Boulbon

Le saint est en effet réputé  » bon pèr l’aigo e bon pèr lou vin !  » (bon pour l’eau de la pluie comme pour le vin). Cette tradition existerait depuis 400 ans au moins !

On se rassemble sur la grand-place entre église et mairie.

La municipalité offre généreusement une bouteille de vin local à qui veut. On peut aussi apporter la sienne !

A l’heure dite la procession, porteuse d’une statue du saint et accompagnée par un orchestre de tambours, fifres et cornemuses, se dirige vers La Chapelle située à quelques centaines de mètres.

Seuls les hommes y entreront, ainsi que le veut la tradition, ce qui ne semble indisposer personne. Encore que… il y en ait qui manquent un peu d’humour et de discernement.

A l’intérieur, le prêtre narre l’épisode des noces de Cana en Provençal que l’on se surprend à comprendre tant on en connait l’histoire.

Auprès de lui, deux ecclésiastiques vénézuéliens : Mgr Jose Manuel Romero Barrios, évêque d’El Tigre, venu accompagner le père Joan qui va être installé à Tarascon où l’espère une communauté latine.

On chante avec enthousiasme le « cantico à Sant-Marcelin » :

1. Bourbounen canten un cantico/ A l’ounour de Sant Marcelin
Bèu martir de la glèiso antico/ E patron de l’ago et dóu vin

Refrain : O bèu Sant, per pieta regards / Sus Bourboun et sus si terren ;
Nosti vigno tèn lei gaiardo / De tout tèms te festejaren.

… (7 couplets)

On chante aussi « Prouvencau et catouli », l’incontournable « Coup Santo« , et sur le même air :

« A Sant Marcelin » où l’on demande au bon saint :

Beniras nosti boutiho / Tu que siès tant pouderous
Sauvaras nosti famiho / Em’aqueu vin generous

Après les chants et la bénédiction, chacun débouche sa bouteille et la porte à ses lèvres.

On rejoint alors le village pour danser et festoyer !

Vive Boulbon !

Voici une video ancienne (1967) trouvée sur le site de l’INA

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/raf03025366/la-messe-des-bouteilles-a-boulbon